– Serait-ce un autre chien?
– Non, monsieur, c’est un cheval.
– Diable! Mais nous sommes riches. Un cheval vaut de l’argent, s’il est bon…
– Il est excellent. Mais gardez-vous de le vendre, mon père!
– Et pourquoi?
– Parce qu’il s’appelle Galaor! fit en souriant le chevalier.
– Galaor! réfléchit le vieux routier. Galaor… où ai-je entendu ce nom-là?… Galaor… j’y suis! C’est aux Ponts-de-Cé… M. de Damville me racontait l’histoire d’une aventure à lui arrivée, et où il avait été sauvé. Ah çà! mais c’est donc toi qui a sauvé Damville!…
Le chevalier sourit.
– Et tu ne le disais pas! Vive Dieu!…
– Mon père, c’est qu’en cette circonstance, je vous avais si parfaitement désobéi…
– Je le crois bien que je ne le vendrai pas! Mort-diable, Galaor, c’est peut-être la fortune!…
À ce moment, le bac accostait, et le chevalier embarqua, tandis que le vieux routier, tout joyeux, tout courant, prenait le chemin de la Devinière…
Le chevalier poussa un soupir (c’était son jour de tristesse!) en songeant qu’en cette aventure, il avait eu, en effet, bien tort de désobéir à son père, que s’il n’avait pas secouru Damville, celui-ci eût sans doute succombé, et que s’il avait succombé, il n’eût pas enlevé Loïse!… (On n’a pas oublié que le soir où il était intervenu contre les truands qui attaquaient Damville, le chevalier avait su le nom de l’homme qu’il venait de sauver, par le vieux serviteur qui escortait le maréchal. Pour toutes sortes de raisons, dont la principale était une sorte de délicatesse, le chevalier n’avait pas encore parlé de cette affaire à son père. Mais dans les circonstances présentes, il pensa que son père n’en serait que mieux accueilli de Damville, s’il revenait à l’hôtel de Mesmes, monté sur Galaor.)
En arrivant à l’hôtel de Montmorency, le chevalier, suivi de Pipeau, se fit conduire au maréchal.
– Monseigneur, lui dit-il simplement, la personne à qui je comptais demander l’hospitalité n’est pas à Paris…
Sans rien dire, le maréchal prit le chevalier par la main et le conduisit dans une chambre magnifique.
– Chevalier, lui dit-il alors, un soir, le roi Henri II, père de notre sire actuel, vint rendre visite à M. le connétable de Montmorency. Comme il s’attarda à causer guerre et batailles avec le connétable, et qu’il ne voulut point s’en retourner au Louvre, il coucha dans cette chambre, dans laquelle, depuis, nul n’a dormi. Ce sera la vôtre, car je vous estime à l’égal d’un roi et je vous remercie de l’insigne honneur que vous me faites.
Là-dessus, le maréchal sortit pour donner l’ordre que le chevalier fût considéré comme un hôte d’importance.
Le jeune homme était demeuré tout étourdi de cette réception, qui était bien loin de tout ce qu’il avait pu imaginer de plus favorable et son étonnement durait encore lorsqu’il vit entrer le suisse qui, humblement, venait se mettre à sa disposition pour ce qui concernait le service de la grande porte, dit-il.
– Seulement, ajouta le géant, j’oserai faire une question à monsieur le chevalier.
– Faites, mon ami…
– Est-ce que le chien demeurera ici?… Ce que j’en dis, c’est pour lui préparer une pâtée convenable.
Le chevalier ne put s’empêcher de rire.
– Pipeau, dit-il, fais tes excuses à ce digne gardien, et tâche de le respecter désormais.
Pipeau aboya joyeusement.
– La paix est faite! dit le chevalier. Vous pouvez vous rassurer…
Le digne Suisse se retira enchanté.
Pendant ce temps, M. de Pardaillan père arrivait à la Devinière, tout courant, se précipitait dans les cuisines et demandait d’une voix empressée:
– Où est Galaor?…
– Galaor? fit Landry stupéfait. Il est à son écurie. Mais cet homme que vous avez blessé…
– Quelle écurie, mort-diable! interrompit Pardaillan.
– À droite de la cour, dit l’aubergiste effaré. La plus belle de nos écuries, monsieur! Mais cet homme…
Le vieux routier n’entendait plus. Déjà il courait à l’écurie indiquée, suivi de maître Landry qui lui désigna un beau cheval aubère à tête fine et intelligente.
– Voici Galaor! dit-il. Mais le blessé…
– Vous m’ennuyez, maître Landry, avec votre vicomte d’Aspremont, s’écria Pardaillan qui commençait à seller Galaor. Est-ce ma faute s’il est tombé sur la pointe de mon épée? Eh bien, voyons, est-il mort.
– Je ne voulais pas dire que ce fût de votre faute, monsieur…
– Eh bien, alors? Voyons, hâtons-nous! Passez-moi la bride… bon, merci! Ce pauvre vicomte! J’ai le regret de l’avoir tué…
– Mais il n’est pas mort, monsieur!
– Diable!… Ah! le misérable! Et qu’en avez-vous fait?
– C’est ce que je voulais vous dire. Après votre départ, quand il eu repris sens, il a dit que la chose vous coûterait cher!
– Bah! vraiment? fit le vieux routier en tirant Galaor par la bride.
– Et qu’il vous tirerait autant de pintes de sang que vous lui en avez tiré de gouttes.
– Ce sera difficile. Il ne m’en reste pas tant!
– Et il a voulu être porté à l’hôtel de Mesmes!
– Diable, diable!… fit Pardaillan qui s’arrêta court et se mit à réfléchir.
– Bah! s’écria-t-il tout à coup, Galaor arrangera tout cela!
– Galaor arrangera la blessure de M. le vicomte? demanda l’aubergiste ahuri.
– Oui… Allons, adieu, maître Landry, et sans rancune!
– Comment, sans rancune, balbutia l’aubergiste en essayant de sourire. Mais, monsieur, vous m’aviez dit… vous m’aviez laissé espérer… vous saviez bien… ce vieux compte?… Et même vous aviez frappé sur votre ceinture, qui avait rendu un son bien agréable.
– C’est pardieu vrai!… Ah! vous n’avez pas de chance, maître Grégoire. J’ai tout donné à Catho!… Ne prenez pas votre air bégueule: Catho n’est pas une de mes maîtresses… Enfin, ce sera pour une autre fois.
– Laissez au moins le cheval! larmoya Landry. Je comptais sur ce cheval pour me payer!
– Oui, mais moi, j’ai besoin de lui pour guérir la blessure de M. le vicomte d’Aspremont!
Sur ce, le vieux Pardaillan sauta en selle et s’éloigna au trot rapide de Galaor, laissant l’aubergiste effaré et morfondu.
Bientôt il arriva à l’hôtel de Mesmes, fit placer Galaor à l’écurie par Gillot qui reconnut aussitôt l’ancienne monture du maréchal, et se demanda grâce à quel sortilège ce cheval, qui avait disparu tout à coup, était ramené par l’homme qui lui voulait couper les oreilles. En effet, Pardaillan ne manqua pas de lui dire:
– Souviens-toi, mon ami, que j’ai une envie démesurée de tes oreilles. Si tu tiens à les conserver, ce en quoi tu aurais tort, car elles sont bien laides, tâche que Galaor soit bien étrillé et que sa mangeoire ne chôme pas!
À partir de ce moment, Gillot devint mélancolique, vécut dans le chagrin d’avoir bientôt à perdre ses oreilles, et porta un bonnet de coton enfoncé jusqu’au cou; en sorte que Jeannette, après l’avoir jusque-là trouvé hideux, le trouva grotesque.
Cependant, le vieux Pardaillan s’était rendu au cabinet du maréchal.