– À qui donc? fit le chevalier en souriant. L’autre soir, vous m’avez présenté à un roi, à un prince et à un amiral. Je vous préviens que je ne veux pas déchoir et qu’il me faut un personnage d’importance…
– Jugez-en, dit gravement le comte: c’est ma fiancée.
– Une reine, alors, dit le chevalier avec non moins de gravité. Ah! mon cher, votre présentation de ce soir vaut à elle seule les trois de l’autre jour.
– Ainsi, vous acceptez? Vous êtes libre ce soir?…
– Je suis libre, mon ami; mais fussé-je enfermé à la Bastille, que pour avoir l’honneur d’être présenté à celle que vous appelez votre fiancée, je démolirais au besoin la Bastille!
– Et je vous y aiderais, mon ami.
Devisant ainsi, et se disant le plus simplement du monde de ces choses énormes, les deux amis, bras dessus bras dessous, se dirigèrent vers la guinguette signalée par le comte et où ils dînèrent d’aussi bon appétit que s’ils n’eussent pas eu l’un et l’autre des motifs de préoccupation assez terribles pour enlever l’appétit au plus robuste mangeur.
Vers neuf heures, le comte de Marillac, suivi du chevalier, prit le chemin de la rue de la Hache.
Alice de Lux l’attendait ce soir-là avec une anxiété, nous dirons aussi avec une terreur extraordinaire dont nous allons savoir les motifs. Mais il est nécessaire de faire ici observer un détail qui peut-être n’aura pas échappé au lecteur.
Il avait été maintes fois question entre Pardaillan et Marillac de la scène du Pont de Bois; mais jamais Pardaillan n’avait songé à dire que ce jour-là, la reine de Navarre était accompagnée d’une jeune fille qui paraissait être sa confidente. De son côté, Alice de Lux, qui était la prudence incarnée, n’avait jamais dit à son fiancé qu’elle se trouvait dans cette circonstance auprès de Jeanne d’Albret; en effet, il eût fallu expliquer comment la reine avait été attaquée, et comme elle avait collaboré activement à cette attaque, elle craignait naturellement, par un mot imprudent, de révéler son attitude…
Il en résultait, d’une part: Marillac ignorait que Pardaillan eût sauvé sa fiancée; de l’autre, Pardaillan ignorait que la compagne de la reine de Navarre fût précisément cette jeune fille dont son ami l’avait entretenu avant tant de passion.
Cela dit, revenons à Alice de Lux.
Nous avons dit que ce soir-là, il y avait en elle de l’anxiété et de la terreur. L’anxiété venait de la présence chez elle de Jeanne de Piennes et de Loïse. Elle avait, il est vrai, pris toutes ses précautions. Jeanne et sa fille étaient logées au premier, dans deux chambres qui donnaient sur le derrière de la maison. Elles y étaient enfermées à clef. Mais enfin, un hasard pouvait révéler leur présence à Marillac.
Et alors, comment expliquerait-elle cette présence? Et si la dame de Piennes parlait? Si elle en appelait à l’aide du comte? Si de questions en questions, Déodat finissait par comprendre qu’Alice de Lux jouait ici le rôle infâme de geôlière!… Si toute sa vie d’espionne, d’intrigante, de ribaude à la solde de Catherine allait se révéler!…
Mais ce n’était pas tout!
Quand elle y songeait, Alice de Lux se sentait assez experte en mensonge, assez fertile en inventions, assez sûre de la confiance du comte pour, à l’extrême rigueur, franchir ce pas dangereux…
Ce qui était effroyable dans son esprit, ce qui provoquait cette terreur que nous avons signalée, c’était un laconique billet qu’elle venait de recevoir.
On n’a pas oublié que ses conventions avec la reine Catherine l’obligeaient à déposer tous les soirs dans la plus basse fenêtre de la cour construite pour l’astrologue Ruggieri, une sorte de rapport de police. Généralement, elle se contentait de quelques mots vagues tracés d’une écriture contrefaite:
– «Rien de nouveau à dire.»… ou bien «J’ai vu l’homme, tout va bien…»
Ce soir-là, au moment où Alice jetait son rapport, elle se sentit saisir par la main, et dans cette main, on glissa un papier plié de façon qu’il occupât le moins de place possible. Rentrée chez elle en toute hâte, l’espionne déplia le papier, le lut vivement, et son cœur se mit à palpiter. Elle relut avec une attention profonde pour graver dans sa mémoire le termes du billet, puis brûla le papier à un flambeau et en piétina les cendres noires comme si elle eût redouté encore qu’on pût déchiffrer les lignes qu’elles avaient contenues.
Ce billet venait de Catherine de Médicis, mais ne portait aucune signature, aucun signe qui pût laisser deviner qui l’avait sinon écrit, du moins dicté. Il était écrit par une main masculine, d’une écriture renversée.
Voici ce qu’il contenait:
«Retenez l’homme ce soir jusqu’à dix heures. Renvoyez-le à cette heure sans tarder. S’il veut passer la nuit chez vous, trouvez un prétexte; mais qu’à dix heures, il soit dans la rue; on veut bien ajouter qu’il ne lui arrivera pas de mal.»
La cynique supposition que le comte voudrait peut-être passer la nuit dans la maison amena une flamme de honte sur les joues d’Alice de Lux, et deux larmes brûlantes à ses yeux. Quant aux derniers mots du billet, ils ne la rassuraient pas!… Si Catherine de Médicis voulait que le comte fût dans la rue à dix heures, c’est qu’elle avait l’intention de le faire attaquer, enlever… que savait-elle?… toutes sortes de sinistres pressentiments l’assaillaient…
Et lorsqu’elle entendit heurter le marteau, elle n’avait pris encore aucune résolution.
– Le voici! murmura-t-elle en devenant livide comme si elle ne se fût pas attendue à ce coup de marteau.
Sa résolution fut prise à l’instant.
Coûte que coûte, arrive qu’arrive, elle décida de retenir Marillac toute la nuit s’il le fallait… Et puis elle était si lasse de ces épouvantes, de cette existence où un battement de son cœur l’inquiétait, où un bruit de pas la faisait écouter, palpitante, où il fallait mentir, mentir sans relâche, inventer, combiner de nouveaux mensonges presque à chaque heure du jour, elle était si fatiguée que la catastrophe tant redoutée de la vérité enfin révélée à Déodat lui devenait presque supportable à évoquer… Pourtant, elle n’eut pas le courage de s’élancer au-devant du comte comme elle le faisait d’habitude, et ce fut la vieille Laura qui alla ouvrir.
Quelques instants plus tard, le comte entra dans la pièce où elle se tenait, et elle s’avança si souriante qu’il eût été difficile d’imaginer le drame qui se jouait dans ce cœur torturé.
– Chère Alice, dit le comte, je veux vous présenter le chevalier de Pardaillan que je considère comme un frère; aimez-le, je vous prie, pour l’amour de moi.
En parlant ainsi, le comte s’effaça et prit par la main le chevalier qui entrait derrière lui.
Alice frémit. Du premier coup d’œil, elle avait reconnu le jeune homme du Pont de Bois, celui qui, après avoir sauvé la reine de Navarre, l’avait accompagnée chez le juif du Temple.
Pardaillan qui, après s’être incliné, relevait la tête, la reconnut aussi à l’ instant même. Il y eut chez Alice un moment de poignante angoisse et, dans ce moment, elle arrangea une explication si le chevalier la reconnaissait.
Pardaillan ne fit pas un geste de surprise, et il eut si parfaitement l’air de voir Alice pour la première fois, qu’elle-même s’y trompa.
Aussitôt elle se rassura, du moins en ce qui concernait ce nouveau danger. Elle tendit vivement sa main au jeune homme, et de cette voix douce qui était un de ses grands charmes, elle dit:
– Monsieur le chevalier, puisque vous êtes l’ami du comte, laissez-moi vous dire que je suis heureuse de vous voir sous mon toit… Un ami est une chose précieuse, monsieur… et dans la situation où le comte se trouve à Paris, ajouta-t-elle d’une voix altérée, c’est vraiment un bonheur pour lui que de pouvoir compter sur un homme tel que vous…