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– Chevalier, fit le comte en riant, du premier coup, elle a deviné tout ce que vous valez…

– Madame, dit Pardaillan avec un accent de sensibilité qui ne lui était pas habituel, j’ai aimé monsieur le comte du moment où je l’ai vu; c’est un noble caractère; si un dévouement sincère peut contribuer à son bonheur, le mien lui est acquis.

Marillac radieux ne remarqua pas que la réponse de Pardaillan lui était entièrement consacrée.

– Pourquoi ce jeune homme ne parle-t-il pas de moi? S’il m’avait devinée!…

Ainsi songeait Alice qui, pour échapper à l’obsession du moment, se mit à préparer des rafraîchissements.

– Comment se fait-il, se demandait Pardaillan, que je retrouve ici la suivante de la reine de Navarre? Pourquoi paraît-elle si troublée, si inquiète?… Je me rappelle que la reine lui a reproché d’étrange façon de l’avoir entraînée au Pont de Bois…

Et le chevalier se mit à étudier sérieusement la jeune femme. Au bout de quelques minutes, la glace paraissait rompue, et tous les trois causaient gaiement. Et cependant, Alice voyait avec terreur l’aiguille de l’horloge avancer vers dix heures.

– Comment faire, maintenant? Comment lui dire?

Dix heures sonnèrent. Elle tressaillit et se mit à parler avec volubilité; et sa causerie eût paru charmante à tout autre qu’à Pardaillan, dont les soupçons s’éveillaient à chaque mot qu’elle prononçait. Il lui semblait qu’elle avait des gestes équivoques; il lui surprenait des pâleurs soudaines et des rougeurs excessives qui étaient étranges; il y avait il ne savait quoi de louche dans certaines de ses intonations, et il ne fut pas surpris du cri de terreur qu’elle jeta au moment où le comte, se levant, annonça qu’il était temps de se retirer…

– Pour Dieu, fit-elle d’une voix haletante, demeurez encore!…

– Chère âme, dit Marillac, voici encore de vos terreurs…

– Madame, dit le chevalier avec un accent tel qu’elle comprit ce qui se passait dans son esprit, je vous jure que ce soir, tout au moins, il n’arrivera rien de fâcheux à mon ami!

Elle lui jeta un regard de souveraine reconnaissance, et n’eut que la force de murmurer au comte:

– Allez donc, mon bien-aimé, mais souvenez-vous que vous m’avez juré de veiller sur vous-même…

Et comme ils sortaient tous trois dans le jardinet, elle se pencha brusquement à l’oreille de Pardaillan:

– Par pitié, ne le quittez pas qu’il ne soit en sûreté… Je crois qu’on veut le tuer…

Le chevalier ne put réprimer un tressaillement. Ces paroles confirmaient tout ce qu’il avait cru deviner d’étrange et de louche dans cette femme. Quant à elle, elle songea simplement:

– Ce que je viens de dire me livre à ce jeune homme. Toute la question est de savoir s’il est loyal selon les apparences, ou s’il a une âme à l’image de la mienne!…

Les deux hommes sortirent et s’éloignèrent. Longtemps, Alice demeura dans la nuit sur le pas de sa porte; mais enfin, n’entendant rien, elle rentra presque rassurée.

– Qu’en pensez-vous? demanda le comte à Pardaillan lorsqu’ils furent loin de la maison.

– Ce que j’en pense, cher ami!… De quoi?…

– Mais… d’elle! fit le comte avec étonnement.

– Oh! pardon, cher ami… je pense… eh bien, oui, c’est vraiment une adorable jeune femme… Mais que vois-je là… là dans ce coin?…

Ils marchèrent tous deux au coin signalé. Il n’y avait rien. Mais Pardaillan était bien aise d’avoir détourné la conversation. Seulement, il pensait:

– Dois-je lui dire que sa fiancée m’inspire une étrange défiance?…

– Avez-vous vu, reprit le comte, comme elle m’a recommandé de veiller sur moi-même. Elle a par moments des peurs inexplicables…

– Eh! fit vivement le chevalier, qui vous prouve que ces peurs ne sont pas justifiées?

– Que voulez-vous dire?…

– Mais… que sais-je?… Je crois bien que les femmes ont de certains instincts supérieurs aux raisonnements des hommes… Qui sait si votre fiancée ne sait pas des choses que vous ignorez, vous?… Qui sait si elle n a pas pu voir et entendre des gens… de certains personnages…

Le chevalier s’arrêta net. Une pensée venait de traverser cet esprit loyaclass="underline"

– De quel droit irais-je ternir l’amour de mon ami?… Et puis, sur quoi se fondent mes soupçons?… Évidemment cette femme est louche. Mais elle aime, et cela pardonne tout!

Le comte était devenu soucieux.

Ces quelques mots que Pardaillan venait de prononcer lui causaient un malaise indéfinissable. Dans l’éclatante irradiation d’amour qui l’aveuglait, il n’avait jamais vu Alice de Lux que comme une sorte de divinité qu’il idolâtrait. Les côtés mystérieux de cette existence, cette retraite au fond de la maison de la ruelle presque ténébreuse d’ombres, ces terreurs, ces tressaillements qu’elle avait parfois, certains regards qui n’étaient pas des regards de vierge, mille riens, mille fantômes autour d’elle, tout cela lui avait échappé.

Il adorait voilà tout.

Est-ce qu’on discute l’être adoré? Est-ce qu’on le détaille? Est-ce qu’on sait seulement la couleur de ses cheveux et de ses yeux? L’être vraiment adoré devint une entité, un symbole. Plus tard, après l’adoration vient l’amour, et alors on commence à étudier l’objet d’adoration.

L’adoration, par son essence même, est l’ignorance complète de l’être adoré.

Dès qu’on entrevoit et que l’on connaît; dès qu’on sait, – ne fût-ce que de belles et bonnes choses – on aime, on n’adore plus.

L’adoration implique la prosternation de l’esprit: un esprit prosterné ne voit pas.

Le comte de Marillac ou plutôt Déodat, l’enfant trouvé, adorait Alice de Lux.

Les paroles de Pardaillan furent pour lui l’embryon de connaissance. Pendant quelques minutes, il osa étudier Alice, et avec l’étude, le doute, robuste et effroyable compagnon de la connaissance, se leva à l’horizon de son amour, comme, dans les ciels purs, dans les ciels immaculés, dans les ciels adorables qui se voient sur la Méditerranée à certains soirs d’automne, là-bas, tout au bout de l’horizon infiniment paisible et majestueux, se lève parfois un petit nuage noir qui sera une tempête.

Avec l’instinct subtil que donne l’amitié, Pardaillan comprit le mal qu’il venait de faire. Mais il était trop fin pour essayer de le réparer. Il se contenta de passer son bras sous le bras de l’ami et de lui dire:

– Moi, si j’avais le bonheur d’être aimé comme vous l’êtes, je voudrais obéir à la femme aimée jusque dans les caprices de terreur qu’elle m’imposerait.

Le comte eut un large soupir et un rire rassuré.

– Oui, oui, fit-il. Sûrement Alice ne sait rien. Que pourrait-elle savoir? Et si elle a peur pour moi, c’est qu’elle m’aime trop… Chère Alice…

À ce moment, comme ils entraient dans la rue de Béthisy, une ombre qui les avait suivis pas à pas s’approcha d’eux soudain. Les deux jeunes gens se mirent en garde.

– Messieurs, dit l’homme qui venait de les rejoindre, ne redoutez rien, je vous prie. J’ai simplement deux mots à dire à celui d’entre vous qui est le comte de Marillac.

Pardaillan tressaillit: il venait de reconnaître la voix de Maurevert. Il garda le silence et remonta son manteau pour cacher son visage. Marillac répondit:

– C’est moi, monsieur. Qu’avez-vous à me dire?

Maurevert cherchait à dévisager Pardaillan, mais la nuit était noire.