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– Monsieur le comte, reprit-il, je voudrais vous parler seul à seul.

Pardaillan serra plus fortement le bras de Marillac, qui comprit et dit:

– Vous pouvez parler devant monsieur qui est mon ami et pour qui je n’ai rien de caché.

Maurevert hésita un moment, cherchant toujours à entrevoir le visage de Pardaillan. Enfin, faisant le geste de l’homme qui prend une résolution à contre-cœur, il se décida:

– Monsieur le comte, dit-il, je suis chargé par une personne de vous prier de m’accompagner jusque chez elle…

– Qui est cette personne? fit Marillac.

– Une femme d’un rang auguste, voilà tout ce que je puis dire, puisque nous ne sommes pas seuls et que ce secret n’est pas à moi. J’ajoute pourtant que cette femme a dépassé l’âge des galantes aventures…

– Jusqu’où dois-je vous accompagner, si je m’y décide?

– Jusqu’à la première maison du Pont de Bois, monsieur le comte… Vous voyez que je n’en fais pas mystère… mais vous devrez être seul.

– Qui êtes-vous, vous-même? demanda Marillac.

– Pardonnez-moi, monsieur le comte, dit Maurevert; veuillez ne voir en moi qu’un simple député de la personne qui m’envoie.

Vivement, Pardaillan entraîna alors Marillac à quelques pas de Maurevert.

– Irez-vous? fit-il à voix basse. Rappelez-vous que vous avez juré d’être prudent.

– Je n’irai pas! répondit Marillac.

– Et vous aurez raison, cher ami. Savez-vous quel est l’homme qui vous parle? C’est Maurevert, l’un des sbires de Catherine. Et savez-vous qui vous attend à la maison du Pont de Bois? C’est la Médicis elle-même!

– Vous en êtes bien sûr? demanda Marillac d’une voix si changée que Pardaillan tressaillit.

– J’en mettrais ma main au feu, répondit celui-ci. Ainsi, mon cher, renvoyons le Maurevert avec tous les honneurs qui lui sont dus, c’est-à-dire…

Pardaillan n’eut pas le temps d’achever sa phrase.

Marillac s’était retourné vers Maurevert, et avec une sorte de désespoir fébrile, avait dit:

– Je suis prêt à vous suivre, monsieur!… (Il faut bien que je voie enfin ma mère de près!) songea-t-il avec une terrible amertume.

– Que faites-vous! s’écria Pardaillan.

– Venez donc, monsieur le comte! dit Maurevert.

Le chevalier essaya de retenir Marillac. Celui-ci, en proie à un trouble qui paraissait incompréhensible, saisit son ami dans ses bras comme pour lui dire un suprême adieu, colla sa bouche à son oreille, et d’une voix palpitante où s’exhalaient toutes les rancœurs, toutes les tristesse accumulées dans son âme, il prononça:

– Mon cher, je vous dis adieu, et je vous bénis pour tout le bonheur que vous m’avez donné pour votre charmante amitié…

– Ah, ça! murmura Pardaillan, devenez-vous fou, mon ami?

– Non! Car j’espère bien que Catherine de Médicis va me faire assassiner, et ce sera beau, voyez-vous!

– Par la mort-Dieu! je ne vous quitte pas!

– Tu vas me quitter, Pardaillan! Car là où je vais, tu ne peux venir! Car je vais là où le destin me conduit fatalement. Quand je songe, je vois que tout s’est merveilleusement enchaîné pour me faire aboutir à ce coupe-gorge…

– Trop merveilleusement! dit Pardaillan, dans l’esprit de qui l’image d’Alice flotta un instant. Comte, je ne vous quitte pas. Vous ne serez pas tué, ni moi. Par Pilate, nous verrons bien!…

– Pardaillan, ce n’est pas le comte de Marillac qui va chez la reine-mère… oui, je dis bien, la reine-mère… C’est Déodat; c’est l’enfant ramassé sur les marches d’une église! Maintenant, veux-tu comprendre d’un mot toutes les tristesses qui ont pu te paraître étranges? Veux-tu savoir pourquoi, sachant que je vais être assassiné, je vais chez la reine?…

– Oui, oh! oui!… fit Pardaillan qui haletait.

– Eh bien, c’est parce que je veux connaître ma mère! Et que Catherine de Médicis… c’est ma mère!…

Et, s’arrachant de l’étreinte de son ami, le comte fit un signe à Maurevert et s’élança rapidement dans la direction du Pont de Bois. Maurevert le suivit non sans avoir essayé une dernière fois de dévisager Pardaillan dont il avait tâché vainement d’entendre la voix et de surprendre l’entretien.

Le chevalier demeura quelques minutes comme étourdi.

– Déodat, fils de la Médicis! murmura-t-il.

Puis, reprenant son sang-froid, il s’élança à son tour vers la maison qu’il connaissait bien, décidé à en surveiller les abords tant que le comte y serait, et à y pénétrer au besoin, s’il tardait à en sortir.

Et tout en courant, tout en arrangeant son dispositif de bataille avec cet esprit de méthode qui était une de ses grandes forces, une question obstinée se posait dans son esprit:

– Alice de Lux savait-elle que Maurevert guettait Marillac dans la rue?

En peu d’instants, il atteignit le Pont de Bois.

Les environs étaient discrets et silencieux.

Maurevert et Marillac avaient disparu.

Le chevalier examina un instant la maison mystérieuse où il avait pris contact avec Catherine de Médicis. La maison était muette, sa face toute voilée d’ombres. Et, avec ses fenêtres bardées de fer, sa porte solide, ses toitures aiguës qui dans la nuit prenaient des allures de tourelles, ce logis ressemblait à une forteresse.

– Un Louvre, songea Pardaillan, un Louvre minuscule; mais plus formidable que l’autre. Car là-bas, dans les vastes salons dorés, un roi faible et malade promène ses inquiétudes passées comme dans un désert peuplé de ces fantômes d’hommes que sont les courtisans. Et ici, la reine, la grande reine, comme ils disent, élabore dans un tragique silence de pensées d’où peut jaillir la foudre… Et cette reine, mère de François qui mourut d’une étrange maladie après quelques mois de règne, mère de Charles qui se meurt de quelque mal inconnu, mère de cet Henri d’Anjou, plus femme qu’il n’est homme, mère de cette Marguerite, plus homme qu’elle n’est femme, est aussi la mère de ce Déodat en qui semblent se réaliser la perfection du corps humain, la beauté de l’âme, avec un esprit brillant et de générosités de cœur dignes d’un héros… Cette femme qui a enfanté des êtres si divers, monstres de beauté, monstres de hideur, qui a créé de la force et de la faiblesse, serait donc le type achevé du monstre?…

Et il se la représentait telle qu’il l’avait vue dans la pièce si simple et si imposante de cette maison, assise dans ce fauteuil à grand dossier de bois noir, toute raide, blanche, souriante d’un sourire aigu, pareille à une image de sainte à qui l’imagier aurait eu la fantaisie de donner un regard démoniaque.

Elle grandissait dans son imagination. Ce n’était plus une femme. Ce n’était plus la reine Catherine. C’était quelque prodigieuse magicienne venue des contrées fabuleuses d’au-delà les grands monts, pour accomplir une œuvre terrible, avec pour seule arme les maléfices de son esprit puissant et pervers.

Pardaillan n’était ni un rêveur, ni un contemplatif, ni un abstracteur de quintessence. Il subissait simplement l’influence du mystère que dégageait Catherine. Mais il s’arracha à ces spéculations, et ayant payé, lui aussi, son tribut à la rêverie, ayant reconnu que le mal a sa poésie comme le bien, il redevint vite l’homme d’action qu’il était, et grommela:

– Reine, magicienne, démon, tout ce qu’elle voudra! mais qu’elle ne touche pas à un cheveu du comte. Car j’irais la chercher au fond de son Louvre, et, du roi de France, je ferais un orphelin avant l’heure!

Ayant ainsi parlé, le chevalier chercha un poste d’observation convenable et n’en trouva pas de meilleur que les ruines du hangar qu’il avait jeté bas pour sauver la reine de Navarre.