À la vue des madriers amoncelés, au souvenir du beau tour de force qu’il avait accompli, de cette foule ruée et tenue en respect par sa Giboulée, puis le vaste atelier s’écroulant, les clameurs de souffrance des blessés, le grand hululement de la multitude qui refluait, prise de terreur, à ces souvenirs, il n’eut pas un sourire.
Seulement ses lèvres se pincèrent, sa moustache se hérissa, et, dressé tout debout dans la nuit sur l’entassement des ruines, il parut un instant comme la statue de la force symbolisant la force de ces temps de violence, il fut une ombre épique visitant les traces ravagées de son passage.
Ce fut là que Pardaillan se cacha, la dague au poing, les yeux fixés sur la maison mystérieuse du Pont de Bois.
Dans cette maison, c’était une scène poignante qui se déroulait à ce moment, malgré la froideur apparente des paroles échangées, avec, pour acteurs, la reine Catherine, l’astrologue Ruggieri, Déodat, l’enfant trouvé – la mère, le père, le fils.
Mais pour donner à cette scène toute sa signification, nous précéderons Déodat de Marillac dans la maison, comme déjà nous y avons une fois précédé Pardaillan. Cette fois, Catherine de Médicis n’écrit pas. Elle est tout entière à cette question:
– Viendra-t-il?
Ruggieri la contemple silencieusement, avec une angoisse grandissante. Ce que pensent ce père et cette mère, nous allons le savoir par les quelques paroles qu’ils échangent. Voici ce que dit Catherine:
– T’ai-je pas dit de te rassurer? Je ne veux pas qu’il meure ce soir. Je vais le sonder, savoir qui il est, mettre à nu son âme. S’il est tel que je l’espère, si je reconnais en lui mon sang et ma race, il est sauvé. Tu es le père, et je comprends tes appréhensions. Moi, René, je suis la mère; mais je suis aussi la reine. Je dois donc étouffer les cris de la maternité, songer aux choses de l’État, et si cet homme s’écarte de moi, il mourra!
Cet homme, c’était Déodat, son fils.
– Catherine, dit Ruggieri qui, dans ses moments d’émotion oubliait l’étiquette, qu’il vive ou meure, en quoi cela peut-il intéresser les affaires de l’État? Qui saura jamais…
– Toute la question est là! interrompit Catherine d’une voix sourde. Si le secret devait toujours être gardé, je m’efforcerais d’oublier que quelqu’un par le monde peut un jour se dresser devant moi et me demander compte de sa détresse. Oui, je crois que je parviendrais à l’oublier. Mais vivre avec cette menace perpétuelle, impossible! Crois-tu donc que mon cœur, à moi aussi, ne soit pas ému quand tu m’as dit qu’il vivait! Crois-tu donc que ce soit sans déchirement que j’en sois arrivée à me dire: les morts seuls gardent le secret!
– Ah! madame, s’écria amèrement l’astrologue, pourquoi ne pas me dire que vous avez résolu sa mort et que rien ne peut le sauver, puisque son père est impuissant et que sa mère le condamne!
– Je te répète qu’il n’est pas condamné!… pas encore!… Au contraire, s’il veut, bien des choses peuvent s’arranger. Écoute-moi, j’ai longuement et lentement étudié cette situation. Je crois vraiment que les choses pourraient s’arranger selon mes vœux…
Catherine garda un moment le silence comme si elle eût hésité à développer toute sa pensée. Mais elle était habituée à parler devant l’astrologue comme elle eût pensé tout haut. Ruggieri n’était pour elle qu’un écho fidèle, esclave de ses désirs, rompu à une longue obéissance absolue. Elle reprit:
– Qu’est-ce que je veux, au bout du compte? Je veux que mon fils, mon vrai fils selon mon cœur, mon Henri, soit roi sans conteste. Que Dieu appelle à lui ce malheureux Charles, et voilà Henri sur le trône. Cela se fera très simplement. Oui, mais devant nous se dresse un ennemi terrible. Entre cet ennemi et notre maison, pas de quartier possible. Il faudra que nous succombions ou qu’ils soient exterminés. Les Bourbons, René, voilà notre ennemi! Jeanne d’Albret, astucieuse, ambitieuse, convoite la couronne de France pour son fils Henri de Béarn. Et le trône de Navarre n’est pour elle qu’un marchepied pour atteindre plus haut. Si je ne suis pas devenue folle, je dois penser que la meilleure méthode pour me défendre, c’est de supprimer le marchepied. Que Jeanne d’Albret meure… que son fils se trouve sans royaume, et voilà les Bourbons écrasés à jamais!… Or, qui mettre sur le trône de Navarre?… Qui! sinon quelqu’un qui serait à moi, qui serait de ma race, et qui pourtant ne pourrait porter ombrage ni à l’Espagne, ni à la papauté: comprends-tu cela, René? Mon fils Henri, roi de France… et lui… ce fils inavouable, roi de Navarre?
Peut-être Catherine était-elle sincère. Peut-être rêvait-elle vraiment de donner au comte de Marillac la royauté de Navarre. Mais peut-être aussi, Ruggieri qui était habitué à poursuivre dans ses méandres cette pensée tortueuse devinait-il que Catherine voulait simplement se donner à elle-même le prétexte de demeurer implacable.
Il secoua tristement la tête, et lorsqu’il entendit frapper, lorsqu’il eut introduit Maurevert suivi de Marillac, il ne put s’empêcher de frémir en jetant à son fils un regard à la dérobée.
Maurevert, d’ailleurs, ne demeura pas dans la maison.
Sans doute, il avait reçu précédemment des instructions, car à peine eut-il mis le comte en présence de l’astrologue qu’il se retira aussitôt. Dans la salle du rez-de-chaussée, Ruggieri et Marillac demeurèrent un instant seuls, silencieux. L’astrologue tenait un flambeau qui tremblait dans sa main.
– Soyez le bienvenu dans cette maison, monsieur le comte! finit-il par dire d’une voix altérée.
Marillac, bouleversé lui-même par une indicible émotion, ne remarqua pas le trouble qui agitait l’astrologue. Il se contenta de s’incliner, et comme Ruggieri lui faisait un signe, il le suivit d’un pas ferme.
Arrivé au premier étage, Ruggieri poussa une porte et s’effaça pour laisser passer le comte le premier.
Marillac eut un rapide regard autour de lui; ce regard se reporta sur les mains de Ruggieri.
– Ne craignez rien, monsieur, dit l’astrologue en pâlissant du soupçon qu’il devinait chez son fils.
Celui-ci eut un haussement d’épaules désespéré; il passa, et aussitôt il se vit en présence de la reine Catherine qu’il vit assise dans son fauteuil.
– Ma mère! songea le jeune homme qui dévora la reine d’un ardent regard.
– Voilà donc mon fils! pensa la reine qui immobilisa son visage et prit une physionomie glacée.
Le comte palpitait.
Il attendait on ne sait quoi, peut-être un mot, un tressaillement, pour laisser éclater les sentiments qui gonflaient son cœur.
Un geste, peut-être, eût suffi pour qu’il tombât aux genoux de la reine et saisît sa main pour la baiser.
– Monsieur, dit froidement Catherine, je ne sais si vous me reconnaissez…
– Vous êtes… dit Marillac emporté par l’irrésistible besoin de passion filiale qui germait en lui.
Il allait crier:
– Vous êtes ma mère…
– Eh bien? interrogea Catherine dont le cœur à cet instant battit sourdement.
– Je reconnais Votre Majesté, reprit le comte, vous êtes la mère… du roi Charles IX de France…
– Vous m’avez donc déjà vue?
– Oui, madame. J’ai eu l’honneur d’apercevoir Votre Majesté à Blois.
– Bien, monsieur. Je vais vous parler en toute franchise. J’ai su que vous étiez à Paris; ce que vous y êtes venu faire, quelles personnes vous y avez accompagnées, je ne veux pas le savoir… Je sais seulement que le comte de Marillac est un ami fidèle de notre cousine d’Albret; je sais que la reine Jeanne a en vous une confiance sans borne; et comme je veux parler à cette grande reine à cœur ouvert, j’ai pensé que vous lui seriez un messager agréable…