Pendant que la reine parlait, Marillac la contemplait avec une ardente curiosité. L’indescriptible, la complexe émotion qu’il éprouvait, faite de mille émotions, le triple sentiment aigu que cette femme était sa mère, que cette mère était la reine la plus puissante du monde chrétien, que cette reine le ferait assassiner si elle soupçonnait qu’il se savait son fils, oui, cet état d’âme exceptionnel par ses causes et sa violence, dégagea de lui une électricité véritable, un fluide émotif qui se communiqua a Catherine.
Étonnée de ce regard qui pesait sur elle, de cette étrange pâleur qui s’étendait sur le visage du comte, elle s’arrêta frémissante, et il y eut quelques instants de silence, pendant lesquels Catherine, convulsée de haine et d’effroi, eut la sensation très nette que cet homme allait lui dire:
– Madame ma mère, dites-moi pourquoi vous m’avez abandonné!…
Tout ce choc de doutes, de soupçons, de désespoir, s’opéra dans le monde invisible des pensées.
Et l’orage qui se formait s’évanouit, se dissipa, lorsque le comte, faisant un effort sur lui-même, prit une attitude de respectueuse attente et répondit d’une voix très calme aux paroles que venait de prononcer la reine:
– J’attends les communications dont Votre Majesté veut bien me charger, et j’ose vous assurer, madame, qu’elles seront fidèlement transmises à ma reine…
– Il ne sait rien! pensa Catherine, qui eut un soupir de soulagement. Et comment saurait-il, d’ailleurs… Suis-je folle d’avoir de pareilles imaginations…
La certitude de la sécurité absolue rasséréna son visage. Selon son attitude favorite, elle s’accouda au bras du fauteuil, le menton dans sa main, et son regard, qui ne quitta pas une seconde le comte, parut se perdre dans le vague.
– Ce que j’ai à vous dire, reprit-elle de cette voix chantante où elle savait, quand il le fallait, mettre toute la musique des inflexions italiennes, est d’une extrême gravité. Cela demande quelques préliminaires. D’abord, comte, ne vous étonnez pas que je vous reçoive ici, la nuit, en présence d’un seul ami fidèle, au lieu de vous recevoir au Louvre, en plein jour, en présence de la cour. Il y a à cela deux motifs, le premier, le plus essentiel, c’est que tout le monde, excepté moi, ignore votre présence à Paris et celle de certains personnages. Je ne veux pas les livrer, je ne veux pas vous livrer à d’aveugles haines de parti… Le deuxième, c’est que toute la négociation dont je vous charge doit demeurer secrète…
Le comte s’inclina. Pourtant, il avait tressailli lorsque la reine avait assuré qu’elle ne voulait pas le livrer. Oh! si elle n’était pas la femme perverse qu’il croyait!… s’il pouvait l’aimer de loin, puisqu’il ne pouvait l’aimer ouvertement!
– Ensuite, continua la reine, je dois vous expliquer pourquoi je vous ai choisi de préférence à tout autre… J’eusse pu charger un de mes gentilshommes de cette mission, ou l’un de ceux du roi. Dieu merci, la cour de France possède assez de hauts personnages pour traiter avec Jeanne d’Albret… J’eusse pu, même, prier d’Andelot, le vieux capitaine d’Henri de Béarn, de me venir trouver. Je vais plus loin, et je suppose que l’amiral Coligny se fût trouvé honoré d’une pareille ambassade. Enfin, pour vous dire toute ma pensée, je crois que je ne me fusse pas adressée en vain au prince de Condé. Et à défaut de ces députés, c’est au roi de Navarre lui-même que j’eusse demandé d’être mon interprète!
Marillac qui n’avait rien redouté pour lui-même trembla lorsqu’il entendit nommer l’un après l’autre les personnages qui étaient secrètement rassemblés rue de Béthisy. La reine ne disait pas qu’elle ne les savait pas à Paris. Mais elle prononçait leurs noms avec une habile gradation, comme si elle eût voulu, d’échelon en échelon, faire monter Marillac au faîte de la terreur.
Elle comprit qu’elle avait atteint son but. Sa satisfaction se traduisit par un mince sourire, et ce sourire surpris par Déodat le glaça, toute son émotion filiale évanouie du coup; il n’y eut plus en lui que l’ami fidèle de Jeanne d’Albret, le compagnon des jeux et des guerres – autres jeux – d’Henri de Béarn.
– Oui, comte, reprenait déjà Catherine de Médicis, c’est vous seul que j’ai voulu charger des intérêts d’un État tout puissant; c’est en vos seules mains que j’ai voulu placer le salut des deux royaumes; enfin, je vous confie la solution de la redoutable querelle qui, hélas, a déjà coûté tant de sang aux hommes, tant de larmes aux mères… et je ne suis pas seulement reine; moi aussi, je suis mère!
Cette parole d’une incroyable imprudence en un tel moment provoqua chez Déodat – chez le fils! – une prodigieuse explosion de douleur intérieure. Ce sentiment fut si violent que le comte devint livide, ses jambes se dérobèrent sous lui et il fut tombé s’il ne se fût appuyé au dossier d’une chaise. Catherine, toute à sa pensée, ne s’aperçut de rien. Mais Ruggieri avait vu, lui…
– Vous souffrez, monsieur, s’écria-t-il.
– Naturellement, dit froidement le comte qui, d’un énergique effort, reprit son calme.
La reine lui jeta un regard aigu et ne vit rien d’anormal en lui. Elle eut un imperceptible haussement d’épaules à l’adresse de Ruggieri…
Nous avons dit que l’astrologue avait vu la douleur peinte sur le visage de son fils.
Cette douleur avait coïncidé avec ce mot de Catherine: Moi aussi, je suis mère!…
Ajoutons donc tout de suite: Ruggieri avait compris!…
«Il sait!…» rugit-il au fond de lui-même.
Et plus passionnément que jamais, il se mit à étudier sur la physionomie de Déodat les reflets des sentiments qui tour à tour l’agitaient, et qui s’y succédaient rapidement, comme les images des nuées qui passent se succèdent sur le miroir d’un étang…
– Je vous disais tout à l’heure, continua la reine, que je vous ai choisi parce que je sais combien Jeanne d’Albret vous aime. Ceci est insuffisant, monsieur. Je dirai plus: ce n’est qu’un prétexte pour la reine de Navarre… Je dois vous dire que je vous ai cherché, que je vous ai choisi parce que j’ai des vues sur vous…
– Des vues sur moi! s’écria le comte avec une profonde amertume dont Ruggieri saisit le sens. Aurais-je donc l’honneur d’être déjà connu de Votre Majesté?…
Un sourire livide glissa sur les lèvres de la reine lorsqu’elle répondit.
– Oui, monsieur, je vous connais… et même depuis beaucoup plus de temps que vous ne pouvez supposer…
– J’attends que Votre Majesté m’expose ses vues, dit Marillac d’une voix altérée.
– Tout à l’heure, comte. Pour le moment, je dois vous indiquer les propositions fermes et franches qu’en toute loyauté je vous charge de faire parvenir à ma cousine d’Albret. Veuillez m’écouter attentivement et noter chaque article dans votre mémoire. Ainsi, j’aurai tout fait pour la paix du monde et si quelque terrible calamité frappe le royaume, je n’en serai responsable ni devant Dieu, ni devant les rois de la terre.
Catherine parut se recueillir quelques instants; puis elle dit:
– À tort ou à raison, je suis considérée comme représentant le parti de la messe; à tort ou à raison aussi, Jeanne d’Albret est considérée comme représentant la religion nouvelle. Voici donc ce que je lui propose: une paix durable et définitive; le droit pour les réformés d’entretenir un prêtre et d’élever un temple dans les principales villes; trois temples à Paris et la liberté assurée pour l’exercice de leur culte; dix places fortes choisies par la reine de Navarre à titre de refuge et de garantie; vingt emplois à la cour réservés aux religionnaires; le droit pour eux de professer en chaire leur théologie; le droit d’accession à tous emplois aussi bien qu’aux catholiques… Que pensez-vous de ces conditions, monsieur le comte? Je vous demande votre avis personnel.