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Il redescendit donc l’escalier pour se mettre en quête des matériaux nécessaires, et pour se donner du cœur à l’ouvrage, commença par se diriger vers le coin aux bouteilles, en saisit une qu’il décapita et la porta à ses lèvres.

Mais il s’arrêta court dans ce mouvement et poussa un juron.

Il palpitait d’une émotion plus violente qu’au moment où il s’était vu assaillir par la bande forcenée du maréchal de Damville.

En effet, il venait soudain de se rappeler le récit détaillé que le chevalier lui avait fait de son séjour dans les caves de l’hôtel.

Or, dans ce récit avaient figuré en bonne place certains jambons que le chevalier avait simplement traités de succulents.

On comprend dès lors l’émotion du vieux Pardaillan.

– Mais si je suis dans la même cave que mon fils!… Si les jambons sont encore à leur place!… et pourquoi n’y seraient-ils pas?… je serais donc sauvé!… Tout au moins sauvé de la mort par la famine, ce qui, tout de même serait une bien vilaine mort!…

Pardaillan vida sa bouteille et se mit à la recherche de la mine aux jambons avec d’autant plus de zèle que, malgré la fièvre, la faim commençait à lui tirailler l’estomac.

Nous ne rendrons pas compte de cette recherche, et des alternatives d’espoir et de découragement par lesquelles passa le vieux routier, tel un naufragé qui interroge avidement l’horizon.

Disons seulement qu’il trouva les jambons!

Ils étaient proprement arrangés sur de la paille, en sorte que Pardaillan, en attaquant le premier, se dit avec satisfaction:

– Voici le lit, voici les boissons rafraîchissantes, et voici la nourriture aussi agréable que substantielle. Voilà donc mes quinze jours de repos assurés.

Ajoutons qu’il parvint à barricader la porte au moyen de madriers.

Il était sûr, désormais, qu’on ne pourrait plus arriver à lui pendant son sommeil, sans le réveiller.

Et comme, s’il avait perdu sa rapière dans le combat, il avait au moins conservé sa dague, il avait de quoi se défendre.

Peu à peu, il s’habitua à l’obscurité; le mince filet de lumière qui tombait d’un soupirail finit par lui paraître un véritable rayon de jour.

Il put ainsi se rendre compte des jours et des nuits.

Le temps s’écoulait cependant. Grâce à une constitution de fer, Pardaillan triompha rapidement de la fièvre.

Les blessures se cicatrisèrent.

Malheureusement, la mine aux jambons s’épuisa avec non moins de rapidité.

Et pourtant, avec son habitude des sièges, le vieux renard avait tout de suite pensé à se rationner, il l’avait fait scrupuleusement le premier moment.

Malgré l’économie qui devint vite de la parcimonie, pour se tourner enfin en ladrerie, Pardaillan s’aperçut un jour qu’il ne lui restait plus qu’un jambon.

À ce moment, il y avait peut-être un mois, ou peut-être plus encore qu’il était dans cette cave.

Les blessures étaient guéries.

Le vieux routier se sentait plus vigoureux que jamais.

Somme toute, jusque-là, il n’avait souffert ni de la faim ni de la soif. Mais maintenant le problème allait se poser à nouveau; et cette fois, il était inéluctable.

En effet, pendant ce long séjour, Pardaillan avait employé son temps et toutes les ressources de son imagination à trouver un moyen d’évasion.

Les projets se succédèrent dans son esprit, mais à la pratique, il dut en reconnaître l’inanité et les abandonner l’un après l’autre.

La vérité lui apparut effroyable:

Il n’y avait aucun moyen de sortir de là!

Dans deux jours, trois jours au plus, il allait se trouver sans vivres!

Et alors commencerait une longue et terrible agonie pour aboutir à la mort la plus douloureuse!

XLV JEANNE D’ALBRET

Au moment où le comte de Marillac se mit en route pour accomplir la mission de confiance que lui avait donnée Catherine, la reine de Navarre se trouvait à La Rochelle, place forte qui, sans être encore cette sorte de capitale protestante qu’elle allait devenir après la Saint-Barthélemy, n’en était pas moins considérée par les réformés comme le meilleur de leurs refuges.

Jeanne d’Albret avait concentré là les forces dont elle disposait.

Elle avait imaginé un plan aussi simple que hardi, et qui comportait deux actions simultanées.

Il consistait à réunir sous les murs de La Rochelle tout ce qu’il y avait de protestants en France décidés à risquer un grand coup pour conquérir la liberté de conscience, c’est-à-dire non seulement le droit de penser autrement que les catholiques, mais l’existence civile dans un pays où ils étaient exclus de toutes les charges et de tous les emplois.

En un mot, elle jugeait que l’heure était venue de vaincre ou de mourir.

Une fois cette armée réunie et organisée, elle en prendrait le commandement elle-même et marcherait droit sur Paris.

Telle était la première action du plan.

La deuxième consistait à tenter dans l’intérieur même de Paris un coup de main qui devait coïncider avec l’apparition de Jeanne d’Albret sur les hauteurs de Montmartre par où elle comptait attaquer.

Ce coup de main, c’était l’enlèvement du roi Charles IX que l’on eût transporté au camp des réformés.

Coligny, Condé, Henri de Béarn devaient prendre les devants, s’installer dans Paris et y préparer l’enlèvement.

Trois ou quatre cents protestants devaient, par petites troupes ou même isolément, entrer dans la capitale de Charles IX et occuper peu à peu tout le côté de la ville situé entre le Louvre et les fossés Montmartre.

Telle était la deuxième action du plan.

La résultante de ces deux combinaisons, la voici:

Jeanne d’Albret apparaissait sous les murs de Paris avec une armée forte d’environ quinze mille fantassins, deux mille cavaliers, vingt canons. À un signal donné par elle du haut de Montmartre, Henri de Béarn, suivi de Condé et de Coligny, montait à cheval; les quatre cents huguenots arrivés se formaient autour de lui; cette troupe traversait la ville assiégée et marchait sur la porte Montmartre en criant aux Parisiens que le roi Charles IX se trouvait dans le camp huguenot.

Au même instant, la porte Montmartre eût été attaquée du dehors.

Jeanne d’Albret comptait ainsi entrer dans Paris presque sans coup férir, se réunir à son fils, marcher sur le Louvre, et là imposer ses conditions à Catherine de Médicis.

Voilà dans son ensemble le plan de la guerrière. On peut dire qu’il était réellement inspiré par le désespoir, et il est impossible d’affirmer qu’il n’eût pas réussi.

Quoi qu’il en soit, on a vu que ce plan avait reçu dans Paris un commencement d’exécution; Henri de Béarn, Condé et Coligny n’avaient pas hésité à y entrer secrètement; ils y étudiaient la possibilité d’enlever Charles IX et cherchaient à gagner à leur cause ceux des catholiques tolérants qu’indignaient les persécutions et la mauvaise foi montrée par Catherine après la paix de Saint-Germain.

Les choses en étaient là, lorsque Jeanne d’Albret reçut une lettre qui la troubla fort et ébranla ses résolutions.

La lettre venait de Charles IX et lui était apportée par un gentilhomme du roi.

En substance, Charles IX assurait la reine de Navarre de sa bonne volonté, affirmait son sincère désir de terminer à jamais les luttes qui ensanglantaient le royaume, et lui donnait rendez-vous à Blois pour discuter des conditions d’une paix durable et définitive. Il ajoutait que, de vive voix, il lui donnerait une preuve de sa sincérité, et une garantie extraordinaire. (Il faisait allusion au mariage d’Henri de Béarn et de Marguerite de France que, sur le conseil de sa mère, il voulait proposer à la reine de Navarre.)