– Voyons, dit-il, je ne suis pas un truand. Je n’emporterai donc pas cet or qui est à M. de Damville. Très bien. Mais M. de Damville me doit une indemnité de guerre. Il s’agit d’estimer cette indemnité sans léser aucun intérêt, ni le mien, ni le sien. Mes habits ont été lacérés; il est vrai que je viens de les remplacer, mais je tenais aux miens, moi! Ceux-ci me gênent… Soyons bon prince, et ne comptons que cent livres pour la gêne. Mettons chacune de mes blessures à dix livres pièce. Hein? Trop cher? Non, ma foi. J’ai bien reçu dix blessures, ce qui fait un total de cent livres, avec les cent précédentes, nous avons deux cents… Hum! c’est bien tout?… Et l’émotion que j’ai éprouvée! Mettons l’émotion à dix-huit cents livres et n’en parlons plus; ajoutons toutefois mille livres pour m’avoir exclusivement nourri de jambon, ce qui m’obligera à payer un médecin pour la cure de mon estomac. Totaclass="underline" trois mille livres, si je sais compter.
À mesure qu’il parlait ainsi, le vieux Pardaillan puisait dans le coffre. Lorsqu’il eut garni sa ceinture de cuir des trois mille livres qu’il avait comptées en pièces d’or pour être moins chargé, il referma soigneusement le coffre, puis le cabinet, puis toutes les chambres qu’il avait ouvertes. Et ainsi, habillé de neuf des pieds à la tête, une bonne épée au côté, la ceinture garnie, il se dirigea d’un pas léger vers la grande porte de l’hôtel qu’il franchit au moment où le soleil se levait.
– C’est amusant d’y voir clair, réfléchit-il. Mort-Dieu! Il me semble que j’ai encore mes quarante ans!
Il est de fait qu’à le voir marcher, la toque sur l’oreille, la main à la garde de l’épée, on lui eût donné vingt ans.
– Or, ça, continua-t-il, que s’est-il passé depuis que j’ai été précipité dans cette cave? Pourquoi l’hôtel de Mesmes est-il entièrement désert? Où est le maréchal? Qu’est devenu mon fils?
Il se rendit à l’auberge de la Devinière, où il interrogea maître Landry qui lui apprit que la cour était à Blois et qu’il était question d’une grande réconciliation entre catholiques et huguenots.
– Mais, ajouta le digne aubergiste, permettez-moi, monsieur, de vous féliciter du bien qui vous arrive; je vois, au superbe costume que vous portez, que vos affaires sont en bon train.
– En effet, maître Landry; je viens de faire un petit voyage… au fait, combien a-t-il duré mon voyage?…
– Dame, monsieur, il y a à peu près deux mois, ou peu s’en faut, que vous êtes venu ici, le jour où vous m’avez fait l’honneur de dîner et ensuite de mettre à mal ce monsieur d’Aspremont…
– Deux mois! comme le temps passe! (Ça valait au moins mille livres de plus, songea le vieux routier.) Eh bien! mon cher hôte, comme je vous le disais, ce petit voyage m’a enrichi, ce qui va me permettre de régler ce vieux compte que nous avons ensemble.
– Ah! monsieur, s’écria Landry dans le ravissement de son âme, j’ai toujours dit que vous étiez un parfait galant homme.
– Alors, voyons, je vous dois combien, fit Pardaillan qui, machinalement, regardait dans la rue.
– Vous me devez, commença Landry, vous me devez…
– Ah! misérable! s’écria soudain le vieux routier. Tu vas payer cher ta trahison!
Landry demeura ébahi, la bouche ouverte, les yeux ronds de surprise, tandis que Pardaillan repoussant la table à laquelle il était assis, s’élança au dehors comme un forcené. En quelques instants, il eut disparu au tournant de la première rue.
– Allons! pensa l’aubergiste mélancolique, ce n’est pas encore pour cette fois!
Qu’était-il donc arrivé à Pardaillan? Il avait vu passer, devant la Devinière, Orthès d’Aspremont à qui, non sans raison, il attribuait sa dispute avec le maréchal. Et il s’était élancé, résolu à le tuer.
C’était bien d’Aspremont qui passait, en effet, sa blessure ne lui ayant pas permis de suivre Damville. Malheureusement, il paraît que d’Aspremont était pressé; car il marchait d’un bon pas, et lorsque Pardaillan arriva au coin de rue où il l’avait vu tourner, son adversaire avait disparu. Le vieux routier visita en vain tous les environs. Lorsqu’il se fut bien convaincu que d’Aspremont lui échappait pour cette fois, il avait complètement oublié maître Grégoire et sa créance. Tout maugréant, il prit donc le chemin de l’hôtel de Montmorency.
– Pourvu qu’il ne soit rien arrivé au chevalier! songeait-il. Ces Montmorency sont une mauvaise race. Je viens d’en avoir une nouvelle preuve avec Henri. François est-il meilleur?… J’en doute.
Contre son attente, le vieux Pardaillan trouva à l’hôtel Montmorency son fils qui le serra dans ses bras avec émotion.
– Que vous est-il arrivé, mon père? demanda le chevalier après les premières effusions.
– Je te raconterai cela. Je reviens de très loin. Mais toi-même, mon cher chevalier, que t’est-il donc arrivé?
– À moi, monsieur?… mais rien que je sache.
– Cependant, tu as la mine d’un moine qui, par hasard, aurait réellement fait carême. Tu es pâle, tu es triste…
– Dites-moi votre histoire, mon père, fit le chevalier, je vous dirai la mienne après.
Le vieux routier ne se fit pas prier et raconta son aventure point par point.
– En sorte, fit le chevalier en riant, que Gilles et Gillot sont maintenant à votre place?
– Avec cette différence que si je me suis nourri des jambons que tu m’avais signalés, ils en seront réduits à se nourrir des os que je leur ai laissés.
– Mais il faut délivrer ces pauvres diables, mon père.
– Or ça, tu es fou? Délivrer Gilles! Pour qu’il aille tout courant raconter la chose à Damville. Tu veux donc que je sois perdu? Damville me croit mort. Je tiens à ce qu’il garde cette croyance le plus longtemps possible. Car c’est du moment où il me saura vivant que je risquerai le plus de trépasser à bref délai. Ce Gilles est un misérable, et son neveu est un coquin qui voulait me couper les oreilles; mais c’est moi qui aurai les siennes!
Le chevalier ne put s’empêcher de rire.
– Et maintenant, reprit son père, à ton tour, chevalier. Vide ton sac…
– Mon père, vous savez bien ce qui m’attriste.
– Ah! oui… les deux donzelles en question. Elles ne sont donc pas retrouvées?
– Hélas! Le maréchal de Montmorency et moi, nous avons en vain fouillé tout Paris… J’ai voulu alors quitter le maréchal, et ne vous voyant plus, m’en aller de Paris à l’aventure. Mais il a paru si chagrin de ma résolution que je suis demeuré pour quelques jours encore… Nous n’avons plus d’espoir ni l’un ni l’autre…
– Par la mort-Dieu! Par Pilate! Par Barabbas! Par les cornes du diable!
Ces exclamations violentes échappèrent coup sur coup au vieux routier qui les hurla en les ponctuant de coups de poing sur la table.
– Que vous arrive-t-il, mon père?… s’écria le chevalier abasourdi.
– J’ai trouvé! rugit le vieux Pardaillan.
– Quoi! Qu’avez-vous trouvé!…
– Où elles sont! ou plutôt le moyen de le savoir, ce qui revient au même!
Le chevalier devint très pâle.
– Mon père, dit-il, prenez garde de me donner une fausse joie qui me tuerait!
– Je te dis que j’ai trouvé, corbacque! Ah ça, qu’as-tu à trembler ainsi? Ah! oui, tu aimes la petite Loïse, je l’oublie toujours, tellement la chose me paraît extravagante qu’un honnête homme comme toi se puisse empêtrer de pareils sentiments… Eh! morbleu, épouse-la, à la fin! Tu veux mon consentement, eh bien, tu l’as!…
– Vous vous moquez, mon père.