Le chevalier lui montra une lucarne qui ouvrait sur la toiture.
– Quoi! Tu veux passer par les toits?
– Puisqu’il n’y a pas d’autre chemin. Faites-moi la courte échelle, mon père, que je puisse atteindre cette chattière…
Le routier saisit la main de son fils et dit:
– Un dernier mot, chevalier. Tu ne voulus jamais en faire qu’à ta tête. Et pourtant, s’il m’en souvient, tu me juras bel et bien de suivre les avis que je te donnai. L’heure est venue de tenir ta parole. Que t’ai-je toujours dit? De te méfier de tout le monde et de toi-même! Et surtout de ne jamais te mêler de ce qui ne te regardait pas! Or, pour n’avoir pas tenu le serment que tu me fis, tu nous as mis tous deux dans un cruel embarras. Tu ne t’es pas défié de ton cœur, chevalier, ah! quelle engeance que les gens de cœur! Et te voilà amoureux: tu t’es, du coup, rogné griffes et ongles. Mais soit, je passe l’éponge sur le passé, j’admets ta sottise d’être féru pour ta Loïsette et conviens que de plus malins que toi se fussent pris à ses cheveux d’or comme à une jolie toile, et à ses yeux clairs comme à une eau perfide. Je passe toute condamnation là-dessus. Tu aimes. Eh bien, par la mort-Dieu, laisse marcher les choses!… Tu veux amener ici le maréchal qui te tirera une belle révérence, te dira un grand merci, et emmènera sa fille en te souhaitant toutes sortes de bonheurs. Mais pourquoi? De quoi diable te mêles-tu encore là? Tu es dans une maison cernée. Qui t’oblige à t’aller rompre les os sur les toits? Chevalier! chevalier! mêle-toi de ton amour, puisque tu es assez fou pour aimer! Mais demeure en paix, et laisse tranquille ce digne maréchal qui ne t’appelle pas, auprès de qui personne ne t’envoie: cela ne te regarde pas!
– Vous vous trompez, mon père! Cela me regarde.
– Ainsi, tu vas encore désobéir à ton père, à ton vieux père!
– Faites-moi la courte échelle!
– Tu es décidé? Rien ne peut te convaincre que tu fais encore une sottise? Dévouement, chevalerie, protection aux jolis minois dont les yeux pleurent, grands coups d’épée aux puissants larrons que nous devrions respecter… C’est cela qui te séduit? C’est cela que tu veux? Eh bien, je te suis!… C’est le renoncement à tous les bons principes d’après lesquels j’ai guidé ma vie…
Il n’y avait aucune ironie dans ce que disait là le vieux routier. Il parlait avec une entière conviction.
Le chevalier le serra dans ses bras.
Le vieux Pardaillan plaça ses mains entrelacées de façon que le chevalier pût y poser le pied comme sur une marche. Le jeune homme s’élança, atteignit les épaules, et levant les bras, se cramponna au rebord de la lucarne. Quelques instants plus tard, il était sur le toit de la maison.
Le chevalier se trouvait sur le revers de la toiture qui était opposée à la rue. Sa vue s’étendait sur une série de petites cours et de jardins. S’il descendait dans la cour de la maison, il était dans une impasse. Il n’y avait qu’un moyen. C’était de gagner le toit de la maison voisine. Là, il chercherait et découvrirait sans peine quelque lucarne par laquelle il pénétrerait dans la maison et gagnerait la rue.
La position du chevalier était des plus dangereuses. En effet, le toit de la maison, comme tous les toits voisins, à pente raide, construits sur un angle très aigu, présentait un chemin à peu près impraticable. Il y avait neuf chances sur dix de rouler. Cependant, ce ne fut pas là ce qui arrêta le chevalier dans sa tentative. À la vue des difficultés qu’il lui fallait vaincre pour s’éloigner de la maison, il se dit que ces difficultés seraient exactement les mêmes lorsqu’il s’agirait d’y rentrer. Or s’il pouvait, lui, se risquer sur ces routes aériennes, le maréchal de Montmorency pourrait-il le suivre?
Le chevalier comprit qu’il ne pouvait proposer au maréchal un pareil moyen de se retrouver en présence de Jeanne de Piennes. À coup sûr, François de Montmorency n’eût pas hésité. Mais lui, chevalier, ne pouvait risquer d’autre vie que la sienne propre. Très désappointé par ces réflexions, il allait se retourner vers la lucarne, lorsqu’il entendit un léger bruit, un signal d’appel.
– Psst! faisait-on.
Il leva la tête vers le toit de la maison voisine, plus élevé que celui où il se trouvait et aperçut, encadrée dans une étroite fenêtre, une figure d’homme qui l’examinait avec un singulier intérêt.
«Où ai-je vu ce visage-là?» pensa le chevalier.
L’homme était vieux. Il portait la barbe blanche. Il avait des yeux doux, calmes avec un regard lumineux et profond.
– Rentrez chez vous, dit cet homme.
– Que je rentre, monsieur?
– Oui. Vous cherchez à vous sauver, n’est-ce pas?
– En effet.
– Eh bien, le chemin que vous prenez est impossible. La maison où vous êtes prisonnier communique avec la mienne par une porte que j’ai condamnée, mais que j’ouvrirai. Rentrez donc, jeune homme, et attendez.
Le chevalier retint une exclamation de joie. Il voulut remercier le généreux vieillard. Mais celui-ci avait déjà disparu.
«Mais où diable ai-je vu cet homme-là?» pensa de nouveau le chevalier qui se laissant glisser par la lucarne en se retenant par le bout des doigts, se laissa tomber dans le grenier.
– Que se passe-t-il? demanda le vieux Pardaillan.
Le chevalier raconta ce qui venait de se passer. Le père et le fils se mirent aussitôt à déblayer le foin qui était entassé au fond du grenier et qui cachait évidemment la porte signalée par l’inconnu – si toutefois cette porte existait! si cet inconnu n’était pas un traître! À leur joie intense, la porte leur apparut enfin, et en même temps ils entendirent que derrière cette porte, on se livrait à un certain travail. Au bout de quelques minutes, la porte s’ouvrit, et un vieillard de haute taille, vêtu de velours noir apparut, souleva sa toque, examina un instant les deux Pardaillan, et dit:
– Monsieur Brisard, et vous, monsieur de La Rochette, soyez les bienvenus.
Les deux Pardaillan se regardèrent stupéfaits.
– Quoi! reprit le vieillard, vous ne reconnaissez pas l’homme que vous avez sauvé rue Saint-Antoine, devant la maison de l’apothicaire, en même temps que cette jeune dame?…
Le vieux Pardaillan se frappa le front.
– Les deux noms que je donnai à la dame! murmura-t-il. Si fait, pardieu! ajouta-t-il à haute voix. Je me souviens parfaitement de vous, monsieur…
– Ramus, dit le vieillard avec une noble simplicité.
– Ramus! C’est bien cela. Seulement, je vais vous dire, monsieur. Je ne m’appelle pas Brisard et n’ai jamais été sergent d’armes, comme je vous le dis. Le chevalier que voici ne s’appelle pas M. de La Rochette…
Ramus souriait.
– Je vous donnai alors ces deux noms, parce que nous avions intérêt à nous cacher… Je m’appelle Honoré de Pardaillan, et monsieur que voici est mon fils, le chevalier Jean de Pardaillan.
– Messieurs, dit Ramus, j’ai assisté au terrible combat d’hier. Hélas! En quels temps vivons-nous?… Et je vais vous expliquer comment je me trouve ici. Mais veuillez d’abord entrer…
Les deux Pardaillan obéirent, et Ramus leur fit descendre un escalier. Ils se trouvèrent alors dans une belle salle à manger d’apparence cossue.
– Messieurs, dit Ramus, comme je vous le disais, je m’étais hier posté dans cette rue pour voir le passage du roi. Je vis donc le défilé du cortège, et j’assistai ensuite à l’effrayant combat que vous avez livré. Là, j’ai entendu vos noms. Mais la politesse m’obligeait à m’en tenir à ceux que vous m’aviez donnés vous-mêmes… Bref, une fois que vous fûtes entrés dans la maison voisine, une fois que j’eus vu les gardes s’installer devant la porte, je compris qu’un grand danger vous menaçait et que vous tenteriez peut-être de vous évader. Alors, j’ai fait mon petit plan. Vie pour vie! Je vous devais la mienne. J’ai voulu racheter la vôtre…