Le vieux Pardaillan regarda une minute son fils avec une orgueilleuse admiration.
Puis il reprit:
– Et pourtant, vous eussiez pu vivre heureux et tranquille, me succéder dans un bon emploi, au sein de la richesse et de la prospérité, sous un maître noble comme le roi, plus riche que le roi!… Un crime a décidé autrement de ma destinée et de la vôtre.
– Un crime, mon père! s’écria Jean tout palpitant.
– Un crime ou un acte imbécile: c’est tout un. Et c’est moi qui le commis…
– Vous! Impossible! Vous, le cœur le plus tendre…
– Ta… ta… ta… mon fils! Comme vous y allez! Par Pilate et Barabbas! Écoutez. Après une existence de routier, de hère, de sacripant, de malandrin, pour tout dire, j’avais donc fini par trouver la tranquillité: bombance, bons vins et le reste; tout ce qui constitue l’honnêteté de la vie. J’eusse dû m’y tenir, surtout pour vous, mon fils… Mais, un jour, mon maître me donna une petite commission des plus faciles: enlever une petite effrontée d’enfant au maillot. Je le fis et reçus en récompense un diamant qui valait bien trois mille écus. J’eus promesse du double si je gardais la petite… Je ne vous parle pas d’une autre clause du traité, que j’étais décidé dès la première minute à ne pas tenir…
– Eh bien, mon père?
– Eh bien, je fis la sottise de prêter l’oreille à je ne sais quelle absurde voix qui murmurait je ne sais plus trop quoi dans mon cœur. Bref, je rendis l’enfant! Et criminel jusqu’au bout, j’offris le diamant à la mère. Résultat: seize nouvelles années de vie errante pour moi – et pour vous, la misère!…
– Le nom de cette mère? Le nom du maître qui vous donnait de ces commissions?…
– Le secret n’est pas à moi, mon fils… Je continue. Grâce à ce crime, vous êtes pauvre comme Job ne le fut jamais. Là, d’ailleurs, s’arrête votre ressemblance avec ce saint homme si pieux, si continent, si chaste.
Jean rougit un peu. M. de Pardaillan père, après une minute de rêverie, continua:
– Maintenant, chevalier, écoutez ce que j’avais à vous dire… Écoutez, s’il vous plaît, de tout votre cœur, et recueillez l’héritage de mes bons et loyaux conseils… Les voici…
Jean ouvrit ses oreilles toutes grandes et s’apprêta à recueillir pieusement ce qu’il considérait dès lors comme l’héritage paternel.
– Premièrement, dit le vieux routier, méfiez-vous des hommes. Il n’en est pas un qui vaille beaucoup plus que la vieille corde qui devrait le pendre. Si vous voyez quelqu’un se noyer, tirez-lui votre chapeau et passez. Si vous apercevez des truands qui attaquent un bourgeois à un coin de rue, tirez sur l’autre coin. Si quelqu’un se dit votre ami, demandez-vous aussitôt quel mal il vous souhaite. Si un homme déclare qu’il vous veut du bien, mettez une cotte de mailles. Si on vous appelle à l’aide, bouchez-vous les deux oreilles… Me promettez-vous de ne pas oublier ces paroles?
– Je vous le promets, monsieur… Ensuite?
– Deuxièmement, méfiez-vous des femmes. La plus douce cache une furie. Leurs cheveux fins sont des serpents qui enlacent et étouffent. Leurs yeux poignardent. Leur sourire empoisonne. Vous m’entendez bien, mon fils? Ayez des femmes tant qu’il vous plaira. Bâti comme vous l’êtes, vous n’en manquerez pas. Mais ne vous donnez à aucune, si vous ne voulez flétrir votre vie, si vous ne voulez périr accablé par les mensonges et les trahisons. Méfiez-vous des femmes, chevalier!
– Je vous le promets, monsieur. Ensuite?…
– Troisièmement, méfiez-vous de vous-même. Ah! surtout de vous-même! Écartez violemment dès le début de votre vie, les mauvais conseils de miséricorde, d’amour et de pitié, tous les pièges que votre cœur ne manquera pas de vous tendre. C’est l’affaire de quelques années. Très facilement, avec un peu de bonne volonté, vous deviendrez comme les autres hommes: dur, impitoyable, égoïste, et alors vous serez solidement armé. M’avez-vous bien entendu?
– Oui, mon père, et je vous promets de m’exercer de mon mieux.
– Bon! Je pars donc tranquille. Je vous laisse Giboulée, ajouta Pardaillan, qui jeta un regard caressant sur une longue rapière accrochée au mur.
Il la prit et ceignit lui-même le cuir verni autour des reins de son fils.
– Là! Vous voilà chevalier pour de bon, maintenant!
Et avec le ton d’un roi armant un chevalier, il prononça la formule, mais en la modifiant ainsi:
– Soyez fort contre vous-même, fort contre les femmes, fort contre les hommes! Giboulée vous aidera. C’est un ami qui ne trahira pas, une maîtresse à jamais fidèle… Adieu, mon fils, adieu…
– Mon père! Mon père! s’écria Jean hors de lui, le nom de cette mère à qui vous avez rendu sa fille! Le nom de votre ancien maître!…
– Chevalier, dit gravement le vieux routier, ce n’est pas mon secret, vous dis-je!
Jean comprit que la résolution de son père était immuable.
Il n’insista donc pas et se contenta d’accompagner le vieux routier jusqu’au-dehors de Paris, lui à pied, M. de Pardaillan père à cheval.
Quand ils furent arrivés loin de Paris, au village de Montmartre, Pardaillan mit pied à terre, embrassa son fils en le serrant tendrement sur sa poitrine, puis, se remettant en selle, s’éloigna au galop…
Jean pleura beaucoup, et, le chagrin l’emportant, oublia très vite ce détail de ces deux noms que son père avait emportés avec lui, au loin.
Ce fut ainsi qu’il demeura seul au monde, et qu’il acquit Giboulée.
Une quinzaine de jours après le départ de son père, le chevalier de Pardaillan se promenait un soir, tout mélancolique, sur les bords de la Seine, lorsqu’il vit une bande de gamins lier les pattes à un pauvre chien avec l’intention évidente de le noyer.
Fondre sur la bande, la disperser à coups de taloches, délier la malheureuse bête fut, pour le chevalier, l’affaire d’un instant.
«Bon! pensa-t-il, monsieur mon père m’a recommandé de laisser se noyer les hommes, mais non les chiens. Je ne lui désobéis donc pas…»
Inutile d’ajouter que l’animal ainsi sauvé s’attacha à son libérateur et le suivit pas à pas lorsqu’il s’en alla.
Pardaillan, qui avait déjà beaucoup de mal à se nourrir lui-même, voulut le renvoyer. Mais le chien se coucha à ses pieds, les pattes croisées l’une sur l’autre, et le regarda avec des yeux si bons et si implorants que le chevalier l’emmena à l’auberge de la Devinière.
Au bout de trois mois, Pardaillan connaissait le fort et le faible de son chien.
Il l’avait appelé Pipeau.
Pourquoi Pipeau? Nous l’ignorons. Nous nous sommes engagé à raconter une histoire, mais non à rechercher l’étymologie des noms de tous nos personnages.
Pipeau était un chien berger à poil roux ébouriffé, ni beau ni laid, mais d’une jolie ligne, et surtout admirable par l’intelligence et la mansuétude de ses yeux bruns. Il possédait une mâchoire à briser du fer; il était un peu fou, aimait à courir frénétiquement aux moineaux, fonçant tête baissée, renversant tout sur son passage, et l’air très étonné, quand il s’arrêtait, que les moineaux ne l’eussent pas attendu.