Marie écoutait ces paroles avec ivresse… Elle oubliait la présence de la Dame en noir.
– Sire! Sire! fit-elle, presque à haute voix, vous m’enivrez de bonheur.
– Sire! murmura Jeanne en tressaillant profondément. Le roi de France!…
Et dans sa pauvre imagination tant martyrisée, une secousse violente se produisit. Elle était devant Charles IX… Ce petit bourgeois pâle et sombre, c’était le roi!… Le roi de France!… L’homme que tant de fois elle avait rêvé d’approcher pour implorer justice… non pour elle, ah! certes! mais pour sa fille, pour sa Loïse!…
Haletante, la tête en feu, elle fit un pas en avant.
Charles IX avait enlacé Marie Touchet dans ses bras. Il reprit à demi-voix:
– Il n’y a pas de Sire, ici! Il n’y a pas de Majesté, tu entends, Marie? Il n’y a que Charles! Ton bon Charles, comme tu m’appelles… Car il n’y a que toi, Marie, pour dire que je suis bon et cela me soulage, vois-tu, cela jette une lumière dans l’horreur de mes pensées… Le roi! Je suis le roi!… Marie, je suis un pauvre enfant que sa mère déteste, que ses frères haïssent! Au Louvre, je n’ose pas manger, j’ai peur du verre d’eau qu’on m’apporte, j’ai peur de l’air que je respire… Ici, je mange, je dors, je bois sans crainte, ici! ah! je respire à pleins poumons! Regarde comme ma poitrine se dilate!…
– Charles! Charles! calme-toi…
Mais Charles IX s’exaltait. Ses yeux flamboyaient. Sa parole était devenue rauque et sifflante.
Jeanne, tremblante, se recula dans un angle obscur.
Une pâleur livide avait envahi le visage du roi. Le tremblement nerveux de ses mains s’accentua.
– Je te dis qu’ils veulent ma mort! grinça-t-il tout à coup sans prendre la précaution de baisser la voix. Ah! Marie, Marie! Sauve-moi, cache-moi!… J’ai lu dans leurs pensées, te dis-je! J’ai fouillé leurs consciences, et j’y ai vu ma condamnation écrite en lettres de flamme!
– Charles! par grâce, calme-toi!… Oh! voilà encore ton accès!… Charles! reviens à toi! Tu es près de moi… près de Marie!…
Charles IX avait repoussé Marie Touchet. La crise était terrible de soudaineté. Des deux mains, il se cramponnait au dossier d’un fauteuil. Une sueur froide ruisselait sur son visage; ses yeux sanglants se fixèrent dans le vide sur des êtres imaginaires, et il eut un éclat de rire qui résonna affreusement.
– Les misérables! gronda-t-il. Les voilà qui cherchent comment ils me tueront! Qui aura mon trône?… Est-ce toi, Guise infernal? Est-ce toi, Anjou? Est-ce toi, Béarn? Oh! tous! tous! les voilà qui complotent!… Et ceux-là qui s’avancent dans les ténèbres, qui est à leur tête?… Ce misérable Coligny… Ah! truands! attendez!… À moi mes gardes! Arrêtez-moi tous ces parpaillots! Passez-les-moi au fil de l’épée!… Ah! ils me tuent! au meurtre!… à moi!…
Les derniers mots expirèrent dans la gorge du roi, parmi des éclats de rire à faire frissonner les plus braves; il se renversa dans les bras de Marie Touchet, en proie à une crise effrayante, les yeux convulsés, les mains tordues…
Jeanne s’était élancée pour aider Marie.
– Oh! madame, balbutia celle-ci, par pitié pour mon pauvre Charles si malheureux, jamais un mot de ceci, je vous en supplie… à qui que ce soit au monde!…
– Rassurez-vous! dit Jeanne avec cette dignité douce et simple qui la faisait si admirable, je sais trop ce qu’est la douleur humaine, je sais trop qu’elle est la même auprès des trônes et sous les chaumes, et c’est la douleur qui m’a appris le silence…
Marie fit un signe de tête pour remercier. Et c’était touchant, cette prière faite à une humble ouvrière de tapisseries, par la maîtresse du roi, pour le roi!
– Puis-je vous être utile? reprit Jeanne.
– Non, non, fit vivement Marie; soyez remerciée et bénie… je connais ces redoutables crises… Charles, dans quelques instants, sera à lui… Voyez-vous, je n’ai qu’à le garder ainsi dans mes bras… il n’y a que cela qui le calme…
– En ce cas, je vous quitte… il ne faut pas qu’il s’aperçoive que sa faiblesse a eu un témoin…
– Ah! madame! s’écria Marie avec un élan de reconnaissance, vous avez toutes les délicatesses… Comme vous avez dû aimer!…
Un fugitif et douloureux sourire passa sur les lèvres décolorées de Jeanne, qui fit un signe d’adieu et se retira, s’évanouit plutôt, pareille à une ombre légère… sacrifiant l’immense intérêt qu’il y aurait eu pour elle à parler au roi.
À peine avait-elle disparu que Charles IX ouvrit les yeux, passa lentement ses mains sur son visage, jeta autour de lui des yeux hagards, et voyant Marie penchée sur lui, sourit tristement.
– Encore un accès? fit-il avec une sourde angoisse.
– Rien, presque rien, mon Charles! Bien moins fort que le dernier… rassure-toi… c’est fini…
– Il y avait ici quelqu’un tout à l’heure… ah! oui… la femme qui a fait cette tapisserie… Où est-elle?…
– Partie, mon Charles, partie depuis deux minutes…
– Avant l’accès?
– Oui, oui, mon bon Charles, avant!… Allons, te voilà remis… Bois un peu de cet élixir… là… repose un instant ta pauvre tête… là… sur mon cœur… mon bon Charles.
Elle s’était assise, l’avait attiré sur ses genoux, et Charles, docile comme un enfant, écrasé de fatigue par la violence et la soudaineté foudroyante de la crise, obéissait, penchait sa tête pâle et sombre.
Un grand silence se fit…
Le roi de France, bercé dans les bras de Marie Touchet, s’endormait, la tête sur son sein, avec l’inexprimable bonheur de savoir qu’un ange veillait sur son sommeil…
XIII VOX POPULI, VOX DEI!…
Le chevalier de Pardaillan avait attendu la sortie de Jeanne avec la patience d’un amoureux. Il était résolu à lui parler. Pour lui dire quoi? Qu’il aimait sa fille? Qu’il la voulait pour épouse? Cela, peut-être. Au fond, il ne savait pas trop, et souhaitait simplement de se rapprocher de la mère et de la jeune fille.
Lorsqu’il la vit sortir et revenir vers lui, il prépara donc un discours très propre, selon lui, à produire une vive émotion sur celle qui l’écouterait.
Malheureusement, à la minute où la Dame en noir passa près de lui, il en vint justement à oublier le commencement de son discours, le plus beau passage, selon lui, toujours. Il demeura donc bouche bée… Jeanne passa, et le chevalier soulevait son chapeau dans un de ses grands gestes qui lui étaient familiers, que déjà elle était loin de lui.
Pardaillan s’élança alors, en se disant qu’il se donnait jusqu’à la rue Saint-Denis pour aborder la Dame en noir et lui exposer sa requête, à laquelle, pour plus de précaution, il adjoignit une péroraison des plus pathétiques. Car maintenant la mémoire lui revenait.
Le chevalier ne songeant même pas que le moyen le plus simple, et le plus convenable après tout, c’était de se présenter au logis de la dame. On ne songe pas à tout. Et il avait résolu de parler tout de suite.
Mais lorsqu’il déboucha dans la rue Saint-Antoine, il trouva que l’aspect de Paris avait changé, comme parfois, à l’approche des premières rafales d’une tempête, l’Océan change brusquement de face.