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– Mais je ne refuse pas, dit Pardaillan toujours paisible.

Et il passa à son doigt la magnifique bague que lui tendait le comte, non sans en avoir pour ainsi dire soupesé le diamant du coin de l’œil.

– Vous me voyez charmé du bon accueil que vous voulez bien me faire, reprit Saint-Mégrin.

– Tout l’honneur est pour moi, ainsi que le profit.

– Oh! ne parlons plus de cette bague… une misère.

– Malepeste! Je n’en juge pas ainsi. Mais je voulais seulement parler du profit qu’il peut y avoir pour moi à avoir reçu en ce taudis un seigneur de votre importance. J’avoue que j’avais fort envie de voir de près un homme de bel air. Et me voilà pleinement satisfait. Par Pilate! il faudrait que je fusse bien difficile! Votre manteau à lui seul est une merveille. Quant à votre pourpoint, je n’ose vraiment l’apprécier. Il n’est pas jusqu’à ce haut de chausses violet qui ne m’étonne. Et votre toque, monsieur le comte! Ah! votre toque! Jamais je n’oserai plus mettre mon chapeau!…

– De grâce! Vous m’accablez! Vous m’écrasez!

Pardaillan, qui jusque-là s’était montré assez peu loquace, devenait lyrique. Son regard détaillait toutes les splendeurs du costume de Saint-Mégrin. Et le comte avait beau demander grâce, multiplier les révérences, le chevalier continuait à laisser déborder le flot de son admiration.

Seulement, il ne disait pas un mot plus haut que l’autre. Et ce flot coulait comme un jet glacé. Il était impossible de deviner en lui une pensée de raillerie ou de scepticisme. Mais un observateur eût pu saisir au coin de son œil l’intense jubilation d’un homme qui s’amuse prodigieusement.

– Or çà, dit enfin le comte, venons-en aux choses sérieuses. Notre grand Henri de Guise remonte sa maison en vue de certains événements qui se préparent. Voulez-vous en être? La question est franche.

– J’y répondrai par la même franchise: je désire n’être que d’une seule maison.

– Laquelle?

– La mienne!

Et Pardaillan exécuta une révérence si merveilleusement copiée sur celles de Saint-Mégrin que le mignon le plus difficile n’eût pu qu’admirer.

– Est-ce la réponse que je dois rapporter au duc de Guise? fit le comte.

– Dîtes à monseigneur que je suis touché jusqu’aux larmes de sa haute bienveillance, et que j’irai moi-même lui porter ma réponse.

«Bon! pensa Saint-Mégrin, il est à nous. Mais il se réserve de discuter le prix de l’épée qu’il apporte.»

Tout plein de cette idée, charmé d’ailleurs des éloges que Pardaillan ne lui avait pas ménagés, il tendit une main qui fut serrée du bout des doigts.

Le chevalier l’accompagna jusqu’à sa porte où eurent lieu force salamalecs et salutations.

«Hum! songea Pardaillan quand il fut seul. Voilà ce que je puis appeler une proposition inespérée. Être de la suite du duc de Guise! C’est-à-dire du seigneur le plus fastueux, le plus généreux, le plus riche, le plus puissant, ah! jamais je ne trouverai assez de mots qualitatifs… Mais c’est la fortune, cela! C’est peut-être la gloire!… Hum! Ah! çà, d’où vient que je ne saute pas de joie? Quel animal capricieux, grincheux, morose et hypocondre se cache en moi?… Par Barabbas! Je dois accepter, morbleu!… Non, je n’accepterai pas!… Pourquoi?»

Pardaillan se mit à arpenter sa chambre avec agitation.

«Eh! pardieu, j’y suis! Je n’accepte point parce que monsieur mon père m’a commandé de me défier!… Voilà l’explication, ou que je sois étripé!… Quel bon fils je suis!…»

Content d’avoir trouvé ou feint de trouver cette explication, et de n’avoir pas à s’interroger davantage, opération cérébrale qui lui était parfaitement antipathique, le chevalier contempla avec admiration – sincère, cette fois – le diamant que lui avait laissé Saint-Mégrin.

– Cela vaut bien cent pistoles, murmura-t-il. Peut-être cent vingt?… Qui sait si on ne m’en donnera pas cent cinquante?

Il en était à deux cents pistoles lorsque la porte s’ouvrit de nouveau, et Pardaillan vit entrer un homme enveloppé d’un long manteau, simplement vêtu comme un marchand. Cet homme salua profondément le chevalier stupéfait et dit:

– C’est bien devant monsieur le chevalier de Pardaillan que j’ai l’honneur de m’incliner?

– En effet monsieur. Que puis-je pour votre service?

– Je vais vous le dire, monsieur, dit l’inconnu, qui dévorait le jeune homme du regard. Mais avant tout, voudriez-vous me faire le plaisir de me dire quel jour vous êtes né? Quelle heure? Quel mois? Quelle année?

Pardaillan s’assura d’un coup d’œil que Giboulée était à sa portée.

«Pourvu qu’il ne devienne pas furieux, pensa-t-il.»

L’inconnu, cependant, malgré l’étrangeté de ses questions, n’avait pas l’air d’un fou. Il est vrai que ses yeux brillaient d’un feu extraordinaire; mais rien dans son attitude ne dénonçait la démence.

– Monsieur, dit Pardaillan avec la plus grande douceur, tout ce que je puis vous dire, c’est que je suis né en 49, au mois de février. Quant au jour et à l’heure, je les ignore.

– Peccato! murmura le bizarre visiteur. Enfin! je tâcherai de reconstituer l’horoscope du mieux que je pourrai. Monsieur, continua-t-il à haute voix, êtes-vous libre?

«Ménageons-le se dit le chevalier.» Libre, monsieur? Eh! qui peut se vanter de l’être? Le roi l’est-il, alors qu’il ne peut faire un pas hors de son Louvre? La reine Catherine, qu’on dit plus reine que le roi n’est roi, l’est-elle? M. de Guise l’est-il? Libre! comme vous y allez, mon cher monsieur! C’est comme si vous me demandiez si je suis riche. Tout est relatif. Les jours où j’ai un écu, je me crois aussi riche q’un prince. Les jours où je puis m’attabler devant une bonne bouteille de Saumur, je me crois aussi noble qu’un Montmorency. Libre! Par Pilate! Si par là vous entendez que je puis me lever à midi et me coucher à l’aube, que je puis, sans crainte, sans remords, sans regarder qui me suit, entrer au cabaret ou à l’église, manger si j’ai faim, boire si j’ai soif… (la paix. Pipeau! Qu’as-tu à grogner, imbécile!), embrasser les deux joues de la belle madame Huguette, ou pincer les servantes de la Corne d’Or, battre Paris le jour ou la nuit à ma guise (n’ayez pas peur il ne mord pas!), me moquer des truands et du guet, n’avoir de guide que ma fantaisie et de maître que l’heure du moment, oui, monsieur, je suis libre! Et vous?

L’inconnu avait écouté le chevalier avec une attention remarquable, tressaillant à certaines intonations sceptiques, levant un rapide regard à certaines autres où perçait une involontaire colère… ou peut-être une émotion.

Sans dire un mot, il se dirigea vers la table et y déposa un sac qu’il sortit de dessous son manteau.

– Monsieur, dit-il alors, il y a là deux cents écus.

– Deux cents écus? Diable!

– De six livres.

– Oh! oh! De six livres? Vous dites: de six livres?

– Parisis, monsieur!

– Parisis! Eh bien, monsieur, voilà un honnête sac.

– Il est à vous, fit brusquement l’homme.

– En ce cas, dit Pardaillan avec cette froide tranquillité qu’il prenait tout à coup, parfois, en ce cas, permettez que je le mette en lieu sûr.

Et il saisit le sac rebondit, l’enferma dans un coffre sur lequel il s’assit, et demanda:

– Maintenant, dites-moi pourquoi ces deux cents écus de six livres parisis sont à moi.