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Quélus et Maugiron s’éloignèrent dans la direction qu’avait déjà prise Maurevert.

Pardaillan, inquiet et troublé, entra dans la salle de la Devinière, et s’attabla.

«Que diable faisaient là ces deux étourneaux?… Et l’autre, avec sa figure d’oiseau de mauvais augure!… Seraient-ils venus là pour elle?… Par les cornes de tous les enfers! Si cela était!… Mais non, voyons… quelle apparence y a-t-il?… Elle sort si rarement! qui l’aurait remarquée?»

Enfin, bref, le raisonnement aidant, et aussi un bon flacon de vin d’Anjou, Pardaillan parvint à se rassurer, et selon ses habitudes d’observateur, se mit à regarder autour de lui.

Ce soir-là, il y avait grand remue-ménage dans l’auberge. Les servantes dressaient le couvert pour une forte tablée dans une pièce voisine. Maître Landry et ses queux agitaient force casseroles.

– Ah ça! demanda le chevalier à Lubin, qui le servait, il y aura donc belle et nombreuse société ce soir?

– Oui, monsieur. Et vous m’en voyez tout joyeux.

– Pourquoi joyeux?

– D’abord parce que messieurs les poètes sont fort généreux… ils boivent bien, et me font boire.

– Ce sont donc des poètes qui vont venir?

– Comme tous les mois, le premier vendredi, monsieur le chevalier. Ils se réunissent pour dire des poésies qui me feraient rougir, si je n’étais trop occupé à boire pour écouter.

– Bon. Ensuite?… Ton autre motif de joie?

– Ah oui! Eh bien, c’est que frère Thibaut va venir.

– Le moine? Est-il donc aussi poète?

– Non. Mais… excusez-moi, monsieur le chevalier, voici justement… une plume rouge…

Et, sans finir sa phrase, Lubin, qui paraissait fort embarrassé, se précipita au-devant d’un cavalier qui venait d’entrer dans la salle. Ce cavalier avait une plume rouge à sa toque. Il s’enveloppait soigneusement de son manteau qu’il relevait jusqu’au nez. Mais si bien qu’il dissimulât son visage, Pardaillan, qui avait les yeux pénétrants et le regard agile, aperçut un instant ce visage.

– M. de Cosseins! murmura-t-il.

Cosseins était le capitaine des gardes de Charles IX, c’est-à-dire le premier personnage militaire du Louvre.

Il était de toutes les parades, de toutes les chasses royales. Pardaillan l’avait vu plus d’une fois.

«Qu’est-ce que cette société de poètes dont font partie le capitaine des gardes et le moine Thibaut? songea le chevalier. Pourquoi est-ce Lubin et non maître Landry qui va au-devant d’un pareil personnage?»

Et, avec une curiosité surexcitée, il suivit des yeux le manège de Lubin et de Cosseins. Landry, occupé à ses fourneaux dans la rôtisserie, n’avait pas fait attention au nouveau venu, bien que, de la cuisine située à gauche de la grande salle, il pût voir par une large baie ce qui se passait dans l’auberge.

Or, Lubin et le capitaine pénétrèrent dans la salle où les servantes dressaient le couvert.

– C’est ici qu’aura lieu le banquet, messire poète, fit Lubin en essayant vainement de dévisager l’homme à la plume rouge.

– Allons plus loin! dit Cosseins.

La salle suivante était vide et donnait dans une quatrième salle également vide, mais où des sièges étaient préparés, au nombre d’une quinzaine.

À gauche de cette salle s’ouvrait un cabinet noir. Cosseins y entra.

– Qu’est-ce que c’est que cette porte? demanda le capitaine.

– Elle ouvre sur l’allée qui longe les quatre salles et aboutit à la rue.

– Nul ne peut entrer par ici?

Lubin sourit et montra les deux énormes verrous qui maintenaient la porte massive.

– C’est bien. Où se tiendra le moine?

– Frère Thibaut? Dans la grande salle, devant la porte du banquet. Oh! personne n’entrera, et vous pourrez à l’aise vous débiter vos sonnets et vos ballades.

– C’est que, vous comprenez, il y a tant de jaloux qui seraient bien aises de s’emparer de nos productions!

– Oui, des plagiaires!

Cosseins approuva de la tête et, satisfait sans doute de son inspection, retraversa les salles, gagna la porte du salon et disparut.

«Que diable va-t-il se passer ce soir à la Devinière?» se demanda Pardaillan.

Le chevalier n’était pas homme à perdre son temps en méditation. Il était curieux par nature et par besoin de défense personnelle. Il n’hésita pas et résolut de connaître la vérité que Lubin ignorait selon toute vraisemblance.

Pardaillan connaissait l’hôtellerie de fond en comble.

Il se leva donc sans affectation, appela Pipeau d’un claquement de langue, et pénétra dans la salle du banquet où trois servantes effarées achevaient de mettre le couvert. Il passa rapidement, et entra dans la pièce vide en refermant derrière lui la porte. Puis il atteignit la pièce où étaient rangés des sièges, et enfin le cabinet noir.

Ce cabinet n’était d’ailleurs qu’une sorte de caveau aux murailles en pierre humide, et tout tapissé de toiles d’araignées. Il communiquait avec l’allée par la lourde porte que nous avons signalée, et avec la pièce aux sièges par une porte percée d’un judas dont le treillis disparaissait sous d’épaisses couches de poussière.

Or, ce caveau, c’était l’antichambre des caves de maître Landry.

Dans le fond s’ouvrait une trappe que fermait un couvercle à anneau de fer.

Pardaillan, toujours suivi de son fidèle Pipeau, s’enfonça dans l’escalier qui descendait aux caves, les visita soigneusement, et n’ayant remarqué rien d’anormal, revint s’installer dans le cabinet noir en laissant ouverte la trappe des caves.

Nous le laisserons à la faction volontaire qu’il s’imposait, et nous reviendrons dans la grande salle de l’auberge.

Là, vers neuf heures, apparurent trois hommes très enveloppés et portant à leurs toques des plumes rouges.

Lubin courut au-devant de ces mystérieux personnages et les introduisit dans la salle du banquet.

Dix minutes plus tard, deux autres cavaliers, puis enfin trois nouveaux, tous ayant une plume rouge à la toque, entrèrent à la Devinière et furent conduits par Lubin qui, alors, murmura:

– Huit plumes rouges. Le compte y est!

À ce moment, un moine à barbe blanche, aux yeux sournois, à la figure rubiconde, franchit à son tour le seuil.

– Frère Thibaut, s’écria Lubin en s’élançant à la rencontre du moine.

– Mon frère, dit celui-ci à voix basse, nos huit poètes sont-ils arrivés?

– Ils sont là, répondit Lubin en désignant la salle du banquet.

– Très bien. Veuillez donc m’écouter, mon cher frère. Il s’agit de choses graves. Vous comprenez. Ce sont des poètes étrangers qui viennent discuter avec les nôtres.

– Mais, mon frère, comment se fait-il que vous soyez mêlé à des questions de poésie?

– Frère Lubin, fit sévèrement le moine, si notre révérend et vénérable abbé, Mgr Sorbin de Sainte-Foi, a permis que vous quittassiez le couvent pour venir faire ripaille et bombance en cette auberge…

– Frère! ah! frère Thibault!…

– Si le révérend, prenant en pitié votre soif inextinguible, vous a donné une preuve aussi extraordinaire de sa mansuétude, ce n’est pas qu’il vous tolère par surcroît le péché mortel de la curiosité!

– Je me tais, mon frère!

– Vous n’avez pas de questions à poser. Ou sinon, vous rentrez au couvent!

– Miséricorde! Je vous jure, mon frère… mon excellent frère…