– Ainsi… si je vous désigne un de ces êtres méchants…
– J’irai le provoquer! fit Pardaillan, qui redressa sa taille et dont les moustaches se hérissèrent. Je le provoquerais, s’appelât-il…
Il s’arrêta à temps, au moment où il allait s’écrier:
– S’appelât-il Guise ou Montmorency!…
Un duel avec le duc de Guise!
À cette pensée, les yeux de Pardaillan flamboyèrent. Il se sentit grandir. Il n’était plus le chevalier de la reine. Il devenait le sauveur de la royauté.
– S’appelât-il?… interrogea Catherine dont les soupçons se déchaînèrent à l’instant. Vous vous êtes arrêté au moment où vous alliez prononcer un nom.
– Au moment où je cherchais un nom, Majesté! fit Pardaillan en reprenant tout son sang-froid. Je voulais dire que je n’hésiterai pas, si terrible que soit l’adversaire, ou si haut placé – ce qui est tout un!
– Ah! vous êtes bien tel que je vous espérais! s’écria la reine. Chevalier, je me charge de votre fortune, entendez-vous? Mais n’allez pas, par trop de générosité, compromettre votre vie… À dater de ce jour, vous m’appartenez et vous n’avez plus le droit d’être imprudent.
– Je ne comprends pas, madame.
– Écoutez, dit Catherine lentement, en sondant pour ainsi dire, parole à parole, l’esprit du chevalier; écoutez-moi bien… Un duel est une bonne chose… mais il y a mille façons de se battre… Oh! certes, ajouta-t-elle en plongeant son regard dans les yeux de Pardaillan, je ne vous conseillerais pas… d’attendre l’ennemi… une nuit… au détour de quelque rue… et de le frapper à mort… d’un bon coup de poignard… non, non, conclut-elle vivement, je ne vous conseillerais pas cela!
– En effet, madame, dit Pardaillan, ce serait un assassinat. Moi, je me bats au jour ou à la nuit, mais en face, épée contre épée, poitrine contre poitrine. C’est ma manière, Majesté. Pardonnez-moi si ce n’est pas la bonne.
– C’est bien ainsi que je l’entends! se hâta de dire Catherine. Mais enfin, la prudence peut s’allier au courage, et ne pouvant vous demander d’être brave, puisque vous êtes la bravoure même, je vous recommande d’être prudent… voilà tout.
– Il ne me reste plus qu’à savoir contre quel ennemi je dois me mesurer, reprit alors Pardaillan.
– Je vais vous le dire, fit la reine.
Ruggieri, d’un geste, essaya une suprême tentative. Ses mains se joignirent vers Catherine tandis que ses yeux éloquents criaient grâce.
La reine lui jeta un regard foudroyant.
Ruggieri recula en baissant la tête.
«Tenons-nous bien, songea Pardaillan. Évidemment, il s’agit du duc de Guise. Arrêter Guise, impossible! Et pourtant, Guise conspire. Elle le sait comme moi, sans doute. Un duel avec Henri de Guise! Quel honneur pour Giboulée!…»
– Monsieur, dit tout à coup la reine, vous avez reçu hier une visite…
– J’en ai reçu plusieurs, madame…
– Je veux parler de ce jeune homme qui vous est venu de la part de la reine de Navarre. Celui-là, monsieur, est un de ces implacables ennemis dont je vous parlais, peut-être le plus acharné, le plus terrible de tous, parce qu’il agit dans l’ombre, et ne frappe qu’à coup sûr… Celui-là me fait peur, monsieur… non pour moi, hélas! j’ai fait le sacrifice de ma vie… mais pour mon pauvre enfant… pour Charles… votre roi!
Pardaillan s’était pour ainsi dire ramassé sur lui-même.
Son rêve d’un héroïque combat contre un puissant seigneur brave entre tous, d’un duel où il était le champion d’une reine et d’une mère, ce rêve tombait, et il entrevoyait de sinistres réalités.
Son sourcil se fronça. Sa moustache se hérissa. Puis, soudain, ses traits se détendirent et son visage reprit cette immobilité, ce vague sourire, avec, au coin des lèvres, une dédaigneuse ironie.
– Hésiteriez-vous, mon cher monsieur? fit la reine étonnée de son silence.
Et l’accent de sa voix était devenu si menaçant que le chevalier, plus que jamais, se redressa, se hérissa.
– Je n’hésite pas. Majesté, dit-il.
– À la bonne heure! s’écria la reine dont la voix reprit aussitôt toute sa caressante douceur. Je n’attendais pas moins d’un chevalier errant tel que vous, d’un preux qui va par le monde mettant son bras à la disposition des pauvres princesses opprimées.
«Ah! songea Pardaillan dont le visage pétilla, tu gasconnes ici, et te moques d’un pauvre diable qui a le malheur de ne pouvoir étouffer son cœur, selon les sages conseils de son père. Attends un peu!»
Et tout haut:
– Je n’hésite pas: je refuse.
Habituée à voir des échines courbées devant elle, à entendre des paroles balbutiantes, Catherine de Médicis eut un moment de profonde stupéfaction. Elle pouvait s’attendre à un refus, mais non à une telle attitude. Elle regarda autour d’elle comme si elle eût cherché son capitaine des gardes pour lui donner un ordre. Elle se vit seule, impuissante. Une légère rougeur qui monta à son visage blême indiqua à Ruggieri la fureur qui se déchaînait en elle. Mais Catherine était depuis longtemps habituée à dissimuler, elle qui dissimula toute sa vie.
– Vous nous donnerez au moins de bonnes raisons? fit-elle avec la même douceur.
– D’excellentes, madame, et qu’un grand cœur comme le vôtre comprendra à l’instant. L’homme dont parle Votre Majesté est venu chez moi, s’est assis à ma table, a été mon hôte et m’a appelé son ami; tant que cette amitié ne sera pas brisée par quelque acte vil, cet homme m’est sacré.
– Voilà, en effet, des raisons qui me convainquent, chevalier. Et comment s’appelle-t-il, votre ami?
– Je l’ignore, madame.
– Comment! Cet homme est votre ami, et vous ne savez pas son nom!
– Il ne m’a pas fait l’honneur de me le dire. Au surplus, il est moins étonnant d’ignorer le nom d’un ami que celui d’un ennemi aussi implacable.
Catherine baissa la tête, pensive.
«Voilà un homme! songea-t-elle. Il n’en est que plus dangereux. Et puisqu’il ne veut pas me servir…»
– Monsieur, ajouta-t-elle tout haut, je vous demandais ce nom pour voir si nous étions bien d’accord sur la personne. Mais je vois qu’aucune qualité ne vous manque. Par le temps qui court, la discrétion est plus même qu’une qualité: c’est une vertu. Ne parlons donc plus de cet homme. Je comprends et respecte le sentiment qui vous guide…
– Ah! madame, vous m’en voyez tout heureux! Je craignais tant d’avoir déplu à Votre Majesté!…
– Et pourquoi donc? Fidèle à l’amitié, cela signifie: fort contre l’ennemi commun. Allez, monsieur, et rappelez-vous que je me charge de votre fortune. Demain matin, je vous attends au Louvre.
Catherine de Médicis se leva.
Pardaillan s’inclina devant la reine qui lui accorda son plus gracieux sourire.
Quelques instants plus tard, il était dehors, retrouvait à la porte son fidèle Pipeau, et reprenait le chemin de la Devinière en cherchant à déchiffrer l’énigme vivante qu’était la reine Catherine…
– Elle a dit: Demain matin, au Louvre, conclut-il. Bon. On y sera. Le Louvre, c’est la grande antichambre de la fortune! Décidément, je crois que M. Pardaillan, mon père, se trompait!…
Une heure après cette scène, Catherine de Médicis rentrait au Louvre, faisait appeler son capitaine et lui disait:
– Monsieur de Nancey, demain matin, à la première heure, vous prendrez douze hommes et un carrosse, vous vous rendrez à l’hôtellerie de la Devinière, rue Saint-Denis; vous arrêterez un conspirateur qui se fait appeler le chevalier de Pardaillan, et vous le conduirez à la Bastille…