– C’est un secret d’État, monsieur, fit gravement le chevalier.
– En ce cas, il vaut mieux en effet que je sois seul à vous entendre.
Il se retourna et fit un geste.
Soldats et geôliers sortirent à l’instant. Guitalens les accompagna jusque dans le corridor.
– Plus loin! plus loin! leur dit-il.
– Mais, monsieur le gouverneur, observa un geôlier, si cet homme a de mauvaises intentions?
– Oh! il n’y a pas de danger! répondit fiévreusement Guitalens. Et d’ailleurs, il s’agit d’un secret d’État! Le premier qui approche de cette porte, je le fais jeter dans un cachot!…
Les gardes se retirèrent en toute hâte.
Guitalens rentra dans le cachot, ferma la porte pour plus de précaution et marcha vivement à Pardaillan. Il tremblait de tous ses membres. Il voulait parler: aucun son ne sortit de sa gorge…
– Monsieur, dit le chevalier, je ne dois pas vous surprendre beaucoup en vous apprenant que la personne à qui est destinée ma lettre…
– Plus bas! plus bas! supplia Guitalens.
– C’est le roi de France! acheva Pardaillan.
– Le roi!… murmura le gouverneur en s’effondrant sur l’escabeau.
– Maintenant, si vous tenez à savoir ce que j’écris à Sa Majesté, j’ai fait un double de ma lettre à votre intention; ce double, le voici. Lisez-le.
Pardaillan tira de son pourpoint le papier sur lequel il avait écrit la veille et le tendit au gouverneur.
Celui-ci le saisit en donnant tous les signes d’une terreur extraordinaire.
Il parvint enfin à le déplier, le lut, ou plutôt le parcourut d’un seul regard et poussa alors un gémissement d’épouvante.
Voici ce que contenait le papier:
«Sa Majesté est prévenue qu’il y a contre elle complot d’assassinat. MM. de Guise, de Damville, de Tavannes, de Cosseins, de Sainte-Foi, de Guitalens, gouverneur de la Bastille, conspirent pour tuer le roi et faire sacrer à sa place M. le duc de Guise. Sa Majesté aura la preuve du complot en faisant mettre à la question le moine Thibaut, ou M. de Guitalens, l’un des plus acharnés. La dernière réunion des conspirateurs a eu lieu dans une arrière-salle de l’auberge de la Devinière, rue Saint-Denis.»
– Je suis perdu, bégaya Guitalens.
À demi évanoui, il se renversa en arrière et fût tombé si Pardaillan ne l’avait soutenu.
– Courage, morbleu! fit le chevalier à voix basse.
En même temps, il serrait énergiquement le bras de Guitalens.
– Courage? interrogea le malheureux gouverneur.
– Eh oui! S’il reste une chance, une seule chance de salut pour vous, vous allez la perdre en vous évanouissant comme une femmelette au lieu de vous raidir…
– Misérable! gronda Guitalens à bout de force morale, après m’avoir perdu, tu m’insultes encore de tes railleries! Ah! tu achètes ta liberté à ce prix… eh bien…
– Monsieur! interrompit Pardaillan d’une voix solennelle, prenez garde à ce que vous allez dire ou faire. Ne m’accusez pas. Je suis un être innocent jeté dans cette effroyable prison pour toute la vie! Je cherche ma liberté, voilà tout! Mais je puis vous sauver…
– Vous!… vous me sauveriez! Et comment?… Non! non! ajouta-t-il en se tordant les mains, plus d’espoir! Dans quelques instants, le roi saura l’horrible vérité… on viendra me saisir…
– Eh! s’écria Pardaillan en secouant le bras de Guitalens, qui vous dit que le roi va être prévenu dans quelques instants!…
– La lettre!
– Il ne l’aura que ce soir. Mon ami ne doit la porter que ce soir, à huit heures, entendez-vous! Nous avons donc toute une journée devant nous!…
– Fuir?… Mais où fuir?… Je serai rejoint!…
– Non! ne fuyez pas! Arrangez-vous simplement pour que la lettre ne parvienne pas au roi!
– Et comment?
– Un seul homme est capable d’arrêter cette lettre dans sa route: c’est moi. Faites-moi sortir d’ici; dans une heure, je suis chez mon ami, je reprends la lettre, et je la brûle.
Guitalens leva sur Pardaillan des yeux éteints par l’épouvante portée à son paroxysme.
– Et qui me garantit que vous feriez ça? balbutia-t-il.
– Monsieur, s’écria le chevalier, regardez-moi. Je vous jure sur ma tête que si vous me faites sortir, cette lettre ne parviendra pas au roi. Puissé-je être foudroyé si je mens!… Et maintenant, écoutez: ceci est votre dernière chance, je ne vous dirai plus rien: si vous ne me relâchez, le roi que je sauve me fera bien relâcher, lui! Qu’est-ce que je risque? De rester ici un jour, deux jours au plus… Tandis que vous… si vous ne me faites sortir, vous êtes un homme mort… Adieu, monsieur.
Sur ce mot, Pardaillan se retira dans un angle du cachot.
Guitalens demeura quelques minutes effondré sur l’escabeau, faisant d’incroyables efforts pour ressaisir sa pensée vacillante. Le coup qui le frappait était vraiment terrible; il se voyait condamné à mort; et quelle mort! quelque supplice effroyable briserait sans doute son corps avant qu’il ne se balançât au bout de l’une des cordes de Montfaucon!
En cet instant, avec l’étrange vitesse de la pensée, avec l’extraordinaire précision qu’acquiert l’imagination à de certains moments d’angoisse, il reconstitua les supplices auxquels il avait assisté en sa qualité de gouverneur de la grande geôle royale. Il revit les fantômes des malheureux qu’il avait fait attacher au lit de torture, les coins de bois qui s’enfoncent entre les jambes à coups de maillet et qui broient les os, les tenailles chauffées à blanc avec quoi on arrache les mamelles, les pinces qui servent à extirper l’un après l’autre les ongles des dix doigts, l’entonnoir qu’on enfonce dans la bouche du patient et où l’on verse de l’eau jusqu’à ce que le ventre en éclate, les chevaux puissants qui tirent dans quatre directions différentes les membres des parricides… et la mise en scène funèbre de ces spectacles hideux, la foule avide qui ondule et trépigne autour du condamné, les cierges qui brûlent, les psalmodies des moines…
Il revit tout cela!
Et que lui ferait-on, à lui! à lui, régicide!
Une épouvante sans nom s’empara de lui. Il faut dire que Guitalens n’était pas plus attaché à Henri de Guise qu’il voulait faire couronner qu’à Charles IX qu’il voulait détrôner. Semblable à tous ceux qui conspirent non pour un changement d’état social, non pour une idée, mais pour un changement de personnel gouvernemental, pour des hommes, l’ambition seule l’avait décidé à risquer l’aventure.
Et maintenant, devant la mort, devant le supplice inévitable, il maudissait cette ambition.
Il eût donné tout au monde pour n’être que l’un de ces humbles geôliers qu’il rudoyait tous les jours, ou même l’un de ces prisonniers dont il avait la garde.
Il tourna vers Pardaillan un œil mourant et le vit tranquille, indifférent, comme l’homme sûr de lui.
Alors, il songea que les gardes et les geôliers qu’il avait laissés dans le corridor allaient s’étonner de sa longue entrevue avec un prisonnier, le soupçonner peut-être!
Et pourtant, il ne se décidait pas. Sa volonté était paralysée. Il lui semblait que jamais il ne pourrait se lever de cet escabeau.
Soudain, un bruit sonore, triste, avec un tintement prolongé, retentit dans le corridor.
Guitalens se redressa, les yeux exorbités, les cheveux hérissés, avec un gémissement sur ses lèvres tordues, avec cette effrayante pensée:
«Je suis découvert… on vient me chercher!…»
Cependant, le silence, de nouveau, pesa sur cette scène de drame qui se déchaînait dans une conscience humaine.