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On ne venait pas chercher Guitalens. Il n’était pas découvert.

Simplement, un geôlier avait laissé tomber son trousseau de clefs sur les dalles du corridor.

Pardaillan, qui affectait une belle indifférence tranquille, avait suivi du coin de l’œil sur la physionomie de Guitalens les progrès de la terreur et de l’angoisse.

Il attendait avec une profonde anxiété l’aboutissement fatal de la scène.

Ou Guitalens aurait assez peur pour le mettre en liberté.

Ou cette même peur, poussée au paroxysme, le paralyserait.

«En ce dernier cas, songeait-il, je suis un homme perdu. Si, dans cinq minutes, cet homme n’est pas convaincu qu’il ne peut se sauver qu’en me sauvant, il va rentrer chez lui et attendre les événements. Il tremblera huit jours, quinze jours, un mois… puis, quand il verra que j’ai menti, que je ne l’ai pas dénoncé, ou même quand il se dira que, l’ayant dénoncé, le chien a pu perdre le papier révélateur, alors il reprendra courage et se vengera: je serai jeté dans quelque souterrain qui deviendra une tombe!»

La chute des clefs le fit violemment tressaillir, lui aussi.

Et il allait marcher sur Guitalens, se livrer à quelque tentative désespérée, lorsqu’il vit le gouverneur se redresser et, tout trébuchant, s’approcher de lui.

Guitalens claquait des dents.

– Jurez-moi, bégaya-t-il, jurez-moi… sur le Christ… sur l’Évangile… que vous arriverez à temps… pour reprendre la lettre…

– Je jurerai tout ce que vous voudrez, fit Pardaillan d’une voix très calme, mais je vous ferai observer que le temps passe… vos gardes eux-mêmes vont s’étonner…

– C’est vrai! fit Guitalens en essuyant son front couvert de sueur.

– Eh bien?…

Une dernière lutte se livra dans l’esprit du gouverneur. Pardaillan bouillonnait d’impatience. Mais ses traits n’en demeuraient que plus rigides.

– Au surplus, dit alors le chevalier, peut-être vaut-il mieux que les choses suivent leur cours naturel… mon ami recevra la lettre, il la donnera au roi, je serai délivré… et quant à vous, sans aucun doute, vous ne serez pas embarrassé pour vous disculper…

– Monsieur, dit Guitalens d’une voix sourde, dans une demi-heure, vous serez dehors.

Pardaillan eut assez de puissance sur lui-même pour commander à son visage de n’exprimer qu’une joie de politesse.

– Comme vous voudrez! répondit-il.

Guitalens leva les bras vers la voûte, comme pour implorer l’assistance divine. En effet, les traîtres dans le genre de Guitalens ont fabriqué un Dieu très commode qui arrive toujours à point dans leurs discours et leurs gestes pour se faire leur complice.

Puis, satisfait sans doute d’avoir mis Dieu de son côté par ce simple geste, il ouvrit la porte, rappela les gardes et, devant eux, se tourna vers le prisonnier.

– Monsieur! dit-il, votre secret vaut en effet la peine d’être transmis à Sa Majesté. Je ne doute pas de la reconnaissance du roi, et j’espère que dans peu d’instants, je pourrai vous ouvrir moi-même les portes de cette Bastille.

Le geôlier de Pardaillan demeura stupéfait.

– Je vous l’avais bien dit! fit le chevalier en souriant.

– Ma foi! je vous avais cru fou, dit le geôlier; mais maintenant…

– Maintenant?

– Je vous crois sorcier!

Le gouverneur, en toute hâte, fit atteler son carrosse et y monta en disant à voix haute qu’il se rendait au Louvre. Il s’y rendit en effet et y demeura juste le temps nécessaire pour que ses gens pussent croire qu’il avait parlé au roi.

Au bout non pas d’une demi-heure comme il l’avait dit, mais d’une heure, il était de retour et s’écriait devant quelques officiers:

– Ah! c’est un bien grand service que cet homme rend à Sa Majesté! Mais, messieurs, silence absolu sur tout ceci. Il y va de votre emploi, et peut-être de votre liberté. Affaire d’État.

Les officiers frissonnèrent.

Affaire d’État était un mot magique capable de bâillonner les plus bavards.

Guitalens, séance tenante, se rendit à la prison de Pardaillan.

– Monsieur, lui dit-il, je suis heureux de vous annoncer qu’en raison du service que vous lui rendez Sa Majesté vous fait grâce…

– J’en étais sûr!… fit Pardaillan en s’inclinant.

Cinq minutes plus tard, le chevalier était dehors. Le gouverneur l’avait escorté jusqu’au pont-levis, honneur qui prouvait à tous en quelle estime il tenait son ancien prisonnier. Au moment où Pardaillan allait s’éloigner, Guitalens lui serra la main d’une façon significative.

– Voulez-vous que je vous rassure? fit Pardaillan pris de pitié.

Les yeux de Guitalens flamboyèrent.

– Eh bien, écoutez donc: le papier que j’ai jeté à mon chien…

– Oui…

– L’ami qui devait le porter au roi…

– Oui, oui…

– Eh bien, l’ami n’existe pas; le papier était blanc… je suis incapable d’une dénonciation, même pour sauver ma vie…

Guitalens étouffa un cri où il y avait autant de joie que de regret. Un instant, il eut la pensée de mettre sa main au collet de celui qui avouait l’avoir joué. Mais comme c’était un homme à double face, il supposa naturellement que Pardaillan pouvait mentir, que le papier pouvait bien contenir la dénonciation…

Il grimaça dans un sourire:

– Vous êtes un charmant cavalier, dit-il, et je suis vraiment heureux de vous donner la clef des champs. Mais si, par hasard, vous changiez d’idée, s’il vous prenait fantaisie d’envoyer réellement le papier en question, j’espère que vous sauriez reconnaître le service que je vous rends aujourd’hui.

– Comment cela?

– En y oubliant mon nom!

XXVI LA LETTRE DE JEANNE DE PIENNES

Nous ramenons un instant nos lecteurs auprès de dame Maguelonne – la vieille propriétaire de la maison où habitaient Jeanne de Piennes et sa fille. On a vu que cette digne matrone s’était rendue à l’auberge de la Devinière, comment elle y avait appris l’arrestation du chevalier de Pardaillan qui concordait si étrangement avec celle de ses deux locataires et comment elle était rentrée chez elle fort effrayée de savoir que sa maison avait été un nid de conspiration huguenote.

Sa première pensée fut de brûler la lettre qui lui avait été confiée par Jeanne de Piennes.

La terreur de passer pour complice la talonnait. Mais dame Maguelonne était femme, vieille et dévote. Or, si l’on songe que la curiosité d’une dévote est au carré de la curiosité d’une vieille femme qui n’est pas bigote, que la curiosité d’une vieille est elle-même au carré de la curiosité d’une jeune femme; et qu’enfin la curiosité d’une jeune femme représente déjà un chiffre respectable dans la proportion des sentiments humains, ce petit travail de mathématique arrivera à donner une haute idée de la curiosité qui talonnait dame Maguelonne. Que si du point de vue arithmétique nous passons au point de vue sentimental, nous constaterons que cette vénérable femme tremblait d’épouvante à la pensée qu’on pourrait trouver chez elle cette lettre – et que, cependant, elle ne la brûla pas!

Lorsque, au bout de trois ou quatre jours de combat contre sa peur, dame Maguelonne se fut enfin résolue à ne pas brûler ce papier, elle eut à subir un nouveau combat.

En effet, dès qu’elle était seule, elle courait fermer sa porte et ses fenêtres, allait prendre la lettre, s’asseyait, et passait des heures entières à se demander:

«Que peut-il bien y avoir là-dedans?»