J’étais condamnée! mais Loïse, ta fille, était sauvée!
Ah! François! maudit soit à jamais l’être abominable qui porte ton nom… ton frère… ton misérable frère qui fut ce jour-là un démon d’enfer acharné à ma perte et à la tienne!
Maudit soit ce Pardaillan, ce complice hideux qui avait accepté l’effroyable besogne!…
Mais il faut que tu saches le reste. Toi parti, ma fille me fut rendue par un inconnu, je courus à Montmorency pour te dire tout: tu étais en route pour Paris! je courus à Paris… je vis le connétable…
Et le connétable qui sut toute la vérité par moi me donna à choisir:
Ou je renoncerais à mon titre d’épouse, ou tu serais enfermé au Temple pour la vie!
Je signai!…
Je signai, te dis-je! Et je disparus, meurtrie, brisée… mais ma fille me restait! J’ai vécu pour elle; je vivrai pour elle… il faut que je vive…
Maintenant, mon cher époux, tu sais l’effroyable vérité.
Je te jure que si j’avais été seule frappée, je serais morte, emportant le terrible secret dans la tombe.
Ce secret, je l’écris.
Je te le ferai parvenir à l’heure de ma mort; en mourant, je veux être sûre que ta Loïse va reprendre le rang auquel elle a droit, et qu’une vie de bonheur va s’ouvrir devant elle.
Accours donc, ô mon époux!
Quelle que soit l’année, quel que soit le jour, quelle que soit l’heure où j’aurai décidé de te faire parvenir cette lettre, où tu l’auras reçue, accours, suis le messager que je t’enverrai… accours auprès de ta femme innocente qui n’a jamais cessé d’être digne de toi et de t’adorer; près de ta fille, ta Loïse, que je veux remettre dans les bras de son père!…»
Jeanne de Piennes, Duchesse de Montmorency.
Telle était la lettre que venait de lire le chevalier de Pardaillan! Par une sorte de culte touchant, de révolte peut-être, par une conscience de son droit moral et de sa parfaite innocence, la malheureuse Jeanne l’avait signée de son titre: duchesse de Montmorency.
Le papier, avons-nous dit, était tombé des mains de Pardaillan.
Pendant quelques minutes, le jeune homme demeura immobile, comme s’il eût appris quelque catastrophe.
Et en effet, c’était une catastrophe qui s’abattait sur lui.
Il pleurait silencieusement, les larmes coulaient le long de ses joues sans qu’il songeât à les essuyer.
Enfin, il ramassa le parchemin, le brossa machinalement de la manche et le plaça devant lui, comme pour bien se convaincre de son malheur. Ses yeux tombèrent sur la signature.
– Duchesse de Montmorency!… Loïse était la fille des Montmorency!…
Cette sourde exclamation révélait une partie de son amertume.
En effet, Pardaillan, pauvre hère, sans sou ni maille, eût pu épouser Loïse, fille d’une modeste ouvrière.
Mais Loïse, fille du maréchal de Montmorency, ne pouvait devenir l’épouse du pauvre chevalier; si le temps n’était plus où les rois épousaient des bergères, c’était encore moins le temps où des princesses donnaient leur main à des aventuriers sans titre, sans gloire, sans argent.
Il faut bien se rendre compte de ce que ce nom de Montmorency évoquait alors de formidable puissance et de splendeur.
Avec le connétable, cette maison, l’une des plus fières de la noblesse du royaume, avait connu l’apogée de la grandeur. Le connétable mort, le nom gardait encore tout son prestige. Et si l’on songe que François était devenu le chef d’un puissant parti qui faisait échec aux Guise d’une part, et au roi, d’autre part, on comprendra que Pardaillan éprouvât une sorte de vertige quand il mesurait la distance qui le séparait maintenant de Loïse.
– Tout est fini! murmura-t-il en répétant la parole désespérée qu’il avait lue dans la lettre de la Dame en noir, c’est-à-dire de Jeanne de Piennes…
C’était bien la fin d’un rêve!
Par moments, pourtant, il semblait au chevalier qu’un peu d’espoir rentrait dans son cœur. Si Loïse l’aimait! Si elle ne se laissait pas éblouir par la situation nouvelle qui l’attendait!…
– Mais non, pauvre fou! reprenait-il aussitôt. Lors même que Loïse m’aimerait, est-ce que son père peut consentir à une telle mésalliance! Que suis-je? Moins que rien, presque un truand aux yeux de beaucoup; un aventurier sans feu ni lieu; je ne possède au monde que mon épée, mon cheval et mon chien…
Pipeau vint à ce moment poser sa tête expressive sur les genoux de son maître, et Pardaillan le caressa doucement.
– Et d’ailleurs, continua-t-il, qui me prouve qu’elle m’aime! C’est une imagination que je me suis forgée. Je ne lui ai jamais parlé. Parce qu’elle m’a regardé sans colère le jour où je lui ai envoyé ce baiser, parce qu’elle m’a appelé à son aide dans une minute d’affolement, je vais me figurer qu’elle m’aime! Ah! triple sot!… Allons, n’y pensons plus!
Il se leva et fit quelques pas rapides dans la chambre.
– Oh! fit-il en serrant les poings, j’oubliais encore cela!… Non seulement Loïse ne peut pas être à moi, non seulement elle ne m’aime pas, selon toute vraisemblance, mais encore elle doit me haïr!… Le jour où sa mère lui dira ce que mon père a fait, le jour où elle saura que je m’appelle Pardaillan, quels sentiments pourra-t-elle avoir pour moi, sinon ceux d’une répulsion instinctive? Ah! mon père! mon père! qu’avez-vous fait? Et pourquoi, puisque je suis votre fils, n’ai-je pu me conformer à vos conseils!…
Il revint à la lettre, relut le passage relatif à son père comme s’il eut espéré s’être trompé.
Mais l’accusation était claire, précise, terrible!
Il aimait Loïse et son père avait enlevé cette même Loïse pour une monstrueuse besogne!… Il ne pouvait y avoir que haine et mépris dans le cœur de Loïse pour le vieux Pardaillan… et pour son fils!
Le chevalier eut un mouvement de rage.
– Eh bien! s’écria-t-il sourdement, puisqu’il en est ainsi, puisque tout nous sépare, puisqu’elle doit me haïr, pourquoi m’occuperais-je d’elle encore?… Oui! pourquoi porterais-je cette lettre?… Et que me fait, à moi, Mme la duchesse de Montmorency, qui maudit mon père, qui me maudira moi-même?… Et que me fait sa fille?… Elles sont malheureuses! Eh bien, que d’autres courent à leur secours! Qu’elles appellent le riche et puissant gentilhomme qui sera digne de s’allier à une Montmorency!… Allons, plus de faiblesses! Mon père, mon pauvre père! Que n’êtes-vous là pour m’encourager! À défaut de votre présence, j’ai vos conseils! Et je vous jure bien, cette fois, de ne plus m’en écarter! Soyons homme, morbleu! La vie et le bonheur sont aux plus forts: faisons comme les forts! Écrasons les faibles, bouchons notre oreille aux cris de pitié, mettons une triple cuirasse à notre cœur, et en avant pour la conquête du bonheur par le fer, puisque je n ‘y puis arriver par l’amour!…
Une étrange exaltation bouleversait le jeune homme. Il se promenait à grands pas, gesticulait, lui si sobre de gestes, parlait à haute voix, lui qui, dans ses plus grandes colères, conservait toujours une politesse aiguë.
Il résumait sa situation.
Elle était effrayante.
Il avait contre lui la reine Catherine, c’est-à-dire une des femmes les plus puissantes et les plus implacables de l’époque; il avait contre lui le duc d’Anjou et ses mignons qu’il avait gravement offensés; il avait contre lui le duc de Guise que Guitalens s’empresserait, sans aucun doute, de mettre au courant de ce qui s’était passé à la Bastille!… La Médicis, le frère du roi, le chef du parti religieux!… Quels ennemis!…
Et quand il songeait que lui, chétif, lui qui n’avait que son épée, s’était fait d’aussi redoutables adversaires, dont chacun eût brisé comme verre les plus puissants seigneurs du royaume, une sorte d’orgueil l’envahissait, la folie de la bataille le secouait…