– Seul contre la reine! seul contre Anjou! seul contre Guise! Allons! si je meurs, si je succombe, on ne pourra pas dire que je m’étais attaqué à de piètres adversaires!
Il éclata d’un rire amer.
– J’oubliais!… Dans la nomenclature de mes ennemis, j’oubliais Montmorency! Peste! Ce n’est pas là le moindre, et lorsque Mme de Piennes lui aura répété ce que mon père a tenté contre sa fille, je serai bien étonné si ce digne seigneur ne cherche pas à m’achever au cas où la Médicis ne m’aurait pas déjà fait jeter dans quelque basse fosse! Au cas où les mignons ne m’auraient pas poignardé au détour de quelque ruelle! Au cas où M. de Guise ne m’aurait pas fait assommer par un Crucé, par un Pezou, par un Kervier!… Bataille, donc, bataille! Je sens que j’étais né pour la bataille, moi! En garde, messieurs! Gardez-vous, je me garde!…
Et, tirant son épée, dans un de ces gestes flamboyants qui lui étaient familiers, Pardaillan se fendit cinq ou six fois contre le mur… Hérissé, l’œil en feu, la sueur au front, le rire aux lèvres et les larmes aux yeux, il était, à ce moment, magnifique et terrible.
– Hé! Seigneur Jésus, à qui en avez-vous, monsieur le chevalier.
Et Mme Huguette Grégoire apparut en prononçant ces mots de sa voix douce et câline.
Pardaillan s’arrêta court, rengaina Giboulée, composa instantanément son visage, et répondit:
– Je m’exerçais, ma chère madame Huguette; mon bras s’est engourdi pendant ces dix jours, et… mais laissons cela… savez-vous que vous êtes charmante de venir me voir ainsi?… Allons, ne vous en défendez pas… vous êtes la perle de la rue Saint-Denis…
– Oh! monsieur le chevalier…
– Si fait, morbleu! Et le premier qui soutiendra que vous n’êtes pas la plus jolie hôtesse de Paris, je l’extermine!…
– Grâce, monsieur! fit Huguette avec un joli cri d’effroi. Pardaillan la saisit par la taille, et deux baisers sonores retentirent sur les joues fraîches de Mme Grégoire.
Celle-ci, rouge de plaisir, balbutia:
– Pardonnez-moi d’être entrée ainsi… je venais…
– Peu importe, Huguette! Vous venez toujours à propos. Par Pilate! jamais je ne vis bouche plus vermeille et œil plus mutin! Vous êtes à damner un archevêque…
– Je venais… pour ceci… acheva cependant Huguette.
– Ceci? fit Pardaillan qui examina du coin de l’œil un sac rebondi que l’hôtesse déposait sur le coin de la table.
– Oui, monsieur le chevalier. Lorsque vous avez été arrêté… vous avez oublié votre argent… là… Alors, vous comprenez… je vous l’ai gardé… et je vous le rapporte!
Pardaillan était devenu pensif.
– Madame Huguette, dit-il tout à coup, vous mentez.
– Moi, grand Dieu!… Je vous jure…
– Ne jurez pas: c’est votre mari, maître Landry, qui a raflé mes pauvres écus; et vous, bonne hôtesse, vous me les rapportez!…
– Quand cela serait? interrogea-t-elle timidement.
– Madame Grégoire, fit Pardaillan en reprenant cet air pince-sans-rire qui désespérait si fort la belle Huguette, vous avez eu tort: cet argent, je le devais à maître Grégoire. Je ne l’ai pas oublié: je l’ai laissé pour lui. Ainsi, chère amie, vous allez remporter ce sac dans le coffre de votre estimable époux…
– Mais qu’allez-vous devenir?… Partageons, au moins!
– Ma chère Huguette, sachez une chose: c’est que je ne me sens jamais aussi riche que lorsque je n’ai pas le sou. D’ailleurs, il me reste cette agrafe, ajouta-t-il en désignant le bijou que lui avait envoyé la reine Navarre et qui était fixé à son chapeau.
Huguette reprit le sac en souriant.
– Mais, continua le chevalier en l’enlaçant de nouveau, je ne vous en aime pas moins… vous avez bon cœur, Huguette… vous êtes aussi bonne que belle…
– Bonne… peut-être! mais belle…
– Puisque je vous le dis, morbleu! Me démentirez-vous? Je vous dis que vous êtes la plus jolie créature que j’aie jamais vue. Cette gorge ferme et blanche, ces joues roses, ces dents éblouissantes, ce regard langoureux, ces bras d’une éclatante blancheur… ah! Huguette, je crois, décidément, que je vous adore!…
Huguette baissa la tête et deux larmes perlèrent à ses cils.
– Quoi! vous pleurez, Huguette? s’écria Pardaillan avec la même fièvre, tandis que le désespoir éclatait dans ses yeux; vous pleurez! au moment où je vous jure que je vous aime!…
Huguette, doucement, se dégagea des bras de Pardaillan.
– Comme vous devez souffrir! murmura-t-elle d’une voix altérée.
Pardaillan tressaillit.
– Moi! souffrir? Où prenez-vous que je souffre?…
– Monsieur le chevalier…
– Chère Huguette!…
– Vous ne vous fâcherez pas si je vous dis tout ce que je pense?
– Et que diable pensez-vous? Voyons! je serais curieux de le savoir…
Huguette releva ses beaux yeux sur le jeune homme.
– Je pense, dit-elle avec mélancolie, que vous avez beaucoup de chagrin. Oh! ne riez pas ainsi. Vous me faites mal, et vous vous faites plus de mal encore à vous-même! Oui, monsieur le chevalier, vous avez le cœur gros… parce que vous aimez… Croyez-vous donc que je ne m’en sois pas aperçue?… Pardonnez-moi, je vous ai guetté… je vous ai vu passer des heures et des heures à cette fenêtre, le regard fixé sur la petite fenêtre d’en face… je vous ai vu descendre morose et de mauvaise humeur lorsqu’elle s’ouvrait… Vous aimez… vous avez laissé là votre cœur… et celle qui a disparu l’a emporté avec elle… Et vous croyez, pauvre jeune homme, qu ‘on ne vous aime pas… Eh bien! détrompez-vous… on vous aime…
Pardaillan saisit vivement la main de Mme Grégoire.
– Comment le savez-vous? fit-il ardemment.
– Je le sais, monsieur, parce que si je vous ai guetté, je l’ai guettée, elle aussi! Je le sais, parce qu’il est facile de tromper un indifférent, mais qu’il est impossible de tromper une femme…
Huguette se tut. Son sein palpita. Et ce fut son cœur qui acheva:
«De tromper une femme jalouse… une femme qui aime!»
Pardaillan n’entendit pas ces mots puisqu ‘ils ne furent pas prononcés, mais il comprit. Une indicible émotion l’étreignit à la gorge, et, doucement, il murmura:
– Huguette, vous êtes un ange…
Et, malgré tous ses efforts, ses yeux se remplirent de larmes.
– Vous l’aimez donc bien, fit Huguette à voix basse.
Il ne répondit pas et étreignit convulsivement les mains de l’hôtesse. Celle-ci se rapprocha de lui et déposa sur son front un baiser où son âme bonne et douce, mit un monde de consolations presque maternelles.
Nous ne savons vraiment trop comment cette scène se serait terminée, si la voix de maître Landry, qui appelait sa femme d’en bas, ne se fût fait entendre.
Huguette se sauva légèrement, à demi heureuse, à demi désolée.
«Pauvre Huguette! songea Pardaillan. Elle m’aime, et pourtant elle cherchait à me consoler en me trompant. Mais c’est fini, maintenant. Loïse ne m’aime pas, ne peut pas m’aimer. Eh bien, je ne l’aime plus! Je redeviens libre… libre de mon cœur, de ma pensée, de mes pas… Au diable Paris!… Demain, je me mets à la recherche de mon père!… Et quant à cette lettre… cette lettre… elle arrivera à son adresse comme elle pourra!…»
En disant ces mots, Pardaillan saisit la lettre de Jeanne de Piennes, la recacheta vivement, la fourra dans son pourpoint d’un mouvement rageur et s’élança au-dehors, bien résolu à ne plus s’inquiéter de rien de ce qui concernait Loïse et sa mère et tous les Montmorency de France.