– Soit!… Eh bien, écoutez-moi, mon révérend père… et lorsque je vous aurai parlé comme à Dieu, vous me direz si j’ai assez expié mes fautes et mes crimes, et si le bras de Dieu qui s’est appesanti sur moi ne m’a pas assez frappée!
– Je vous écoute, ma fille, dit le moine avec le même accent d’indifférence terrible.
– Je vais vous raconter la faute d’abord; puis je vous raconterai l’expiation. Ainsi, vous pourrez juger. J’avais à peine seize ans. J’étais belle. J’étais adulée. Une grande reine m’avait distinguée et m’avait prise parmi ses filles d’honneur. Et comme j’étais orpheline, comme je n’avais plus ni père, ni mère, ni famille, cette reine m’assura qu’elle serait ma mère et me tiendrait lieu de famille…
Alice de Lux, palpitante, s’arrêta un instant; un sanglot s’étrangla dans sa gorge.
Lorsqu’elle fut parvenue à mettre un peu d’ordre dans ses idées, elle continua d’une voix sourde et oppressée:
– À cette époque, beaucoup de jeunes seigneurs me dirent qu’ils m’aimaient… mais moi, je n’en aimais aucun. Je n’aimais personne!… j’aimais le luxe, j’aimais les dentelles, j’aimais les bijoux… et j’étais pauvre… La reine, dont je vous parle, me promit non pas seulement le luxe, mais la richesse, l’opulence, si je suivais ses avis… je lui promis de lui obéir aveuglément… Ce fut là mon premier crime; la vue de quelques écrins remplis de diamants m’affola et pour les posséder, pour m’en orner à ma guise, j’eusse signé un pacte avec Satan… hélas! le pacte fut signé… Un jour, la reine me fit venir dans son oratoire… elle ouvrit devant moi un tiroir resplendissant de perles, d’émeraudes, de rubis, de diamants… et elle me dit que tout cela était à moi si je lui obéissais… Enfiévrée, les joues en feu, l’âme bouleversée, je m’écriai: «Que faut-il faire, Majesté!…»
La reine sourit, me prit par la main, me conduisit dans une pièce qui précédait son oratoire et souleva une tenture: derrière la tenture c’était la grande galerie qui attenait aux appartements du roi… là se promenaient les gentilshommes que je connaissais tous… Elle m’en désigna un et me dit:
Fais-toi aimer de cet homme!
La pénitente, une fois encore, se tut, attendant peut-être un geste, un mot, un mouvement… mais derrière son treillis le moine demeura immobile et silencieux, comme si la robe du carme eût été taillée dans la pierre dure et que le révérend eût été l’une de ces statues qui, dans leurs niches, gardent une éternelle insensibilité…
La voix d’Alice devint plus tremblante, plus sourde, comme si les paroles eussent eu de la peine à se formuler sur ses lèvres.
– Un mois plus tard, continua-t-elle si bas que le moine l’entendit à peine, j’étais la maîtresse de ce gentilhomme…
Alors, sans un geste, le moine demanda:
– Comment s’appelait cet homme?
Alice tressaillit. Elle comprit l’outrage et, palpitante, répondit:
– Oui! Vous voulez dire que j’ai eu tant d’amants qu’il faut préciser, n’est-ce pas! Eh bien! Il s’appelait Clément-Jacques de Panigarola. Il était marquis. Il arrivait d’Italie. Vous avez dû le connaître un peu, mon père!
– Continuez, ma fille, dit tranquillement le moine. Cet homme, vous l’aimiez sans doute? Eh bien! si c’est là toute votre faute, je puis vous garantir que Dieu vous pardonnera, comme je suis prêt à vous absoudre… Que ne pardonne-t-on point à une pauvre femme qui aime?…
Une révolte secoua la jeune fille. Elle fit un mouvement pour se lever et se retirer. Mais, sans doute, elle fut épouvantée des conséquences de cette fuite, car elle s’affaissa, les épaules frissonnantes.
– Vous me raillez, murmura-t-elle. Eh bien, soit encore! Raillez, mais écoutez: ce gentilhomme, je ne l’aimais pas!
Ce fut au tour du moine d’être agité d’un profond tressaillement. Il étouffa un soupir. Les sens exaspérés de la jeune fille perçurent ce tressaillement et ce soupir, si faibles qu’ils eussent été.
– Je ne l’aimais pas, continua-t-elle d’une voix suave. Et pourtant, jamais plus brillant cavalier n’était apparu à mes yeux. Sa fierté, la noblesse de ses manières, sa folle bravoure, sa magnificence, tout faisait de lui un être destiné à l’amour… et je ne l’aimais pas!
– Et lui? demanda sourdement le moine.
– Lui!… Il m’aima, il m’adora… du moins, je crois qu’il en fut ainsi… Quoi qu’il en soit, mon révérend, un an après que j’eus reçu de la reine l’ordre que je vous ai exposé, je devins mère… L’enfant vint au monde dans une petite maison de la rue de la Hache que la reine m’avait donnée… Cette naissance demeura secrète… le père emporta le nouveau-né…
Ici les sanglots arrêtèrent de nouveau Alice.
– Je comprends, dit le moine en grinçant des dents. Un tardif sentiment maternel a éclos dans votre cœur, le remords vous ronge. et vous voulez savoir ce qu’est devenu l’enfant… Je puis vous renseigner sur ce point… je le vois tous les jours!
_ L’enfant n’est donc pas mort!… gémit Alice dans un spasme d’épouvante. Vous m’avez donc menti! Parlez! Parlez donc! Ou j’ameute ce quartier de mes cris, et je vous dénonce au scandale public!
– Silence, gronda Panigarola. Silence, ou je vous quitte pour toujours!
– Non, non! Grâce!… Ayez pitié de moi… parlez!
– Dieu permit que l’enfant vécût. Peut-être voulait-il en faire l’instrument de ses justes colères!… Le père, ce marquis, ce brillant et naïf gentilhomme l’emporta, comme vous dites, le confia à une nourrice, et lui donna un nom…
– Lequel? demanda Alice dans un souffle.
– Celui qu’il portait lui-même. L’enfant s’appelle Jacques-Clément…
– Où est-il? Où est-il!… râla la mère.
– Il est élevé dans un couvent de Paris… Je vous l’ai dit: c’est un enfant du Seigneur… et peut-être le Seigneur le réserve-t-il pour quelque héroïque aventure. Est-ce là ce que vous vouliez savoir? continua le moine avec une ardente curiosité. Est-ce là le remords qui vous a jetée à mes pieds? Vous voyez que j’ai encore pitié de vous puisque je vous dis la vérité! Puisque vous savez maintenant que le crime ne fut pas accompli! Puisque l’enfant ne mourut pas!…
Écrasée, Alice garda le silence.
Et ce silence était peut-être plus terrible que le confesseur lui-même ne pouvait le supposer.
Peut-être Alice de Lux interrogeait-elle son cœur, à cette minute où lui était affirmée l’existence du fils qu’elle avait cru mort et peut-être, au lieu de joie maternelle, ne trouvait-elle dans ce cœur qu’une nouvelle épouvante!
Le moine, d’une voix âpre, comme éraillée par les puissantes émotions qui se déchaînaient en lui, continua, laissant de côté, cette fois, la fiction qu’il avait voulu adopter, cessant d’être le confesseur pour redevenir l’homme:
– Vous avez voulu me parler, Alice! Eh bien, vous m’entendrez à votre tour! Vous êtes venue troubler la paix qui commençait à s’étendre comme un suaire sur mon misérable cœur… vous avez remué les amertumes, les détresses, les désespoirs, et toute cette lie remonte à la surface de mon âme… Ah! vous avez cru que l’enfant était mort! et repentante peut-être, vous êtes venue me demander l’absolution du crime qui ne fut pas commis…
Il ne vit pas le geste de dénégation désespérée que fit Alice, et poursuivit:
– Vous êtes-vous demandé pourquoi ce crime fut médité? Dites! avez-vous jamais supputé les causes profondes de mon attitude vis-à-vis de vous? Avez-vous cherché à savoir pourquoi, ayant emporté l’enfant, je ne reparus plus auprès de la mère, pourquoi je me jetai dans le tourbillon des fêtes, pourquoi je descendis dans l’enfer de l’orgie, et pourquoi enfin je me suis jeté dans ce gouffre sans fond qui s’appelle un couvent!…