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– Clément! bégaya la jeune fille, non seulement je me le suis demandé, mais je l’ai su presque aussitôt! Et c’est là ce qui m’amène à vos pieds! C’est votre vengeance que je viens vous supplier de suspendre! Ah!… croyez-moi, j’ai été assez frappée! J’ai assez souffert!

Le moine tressaillit.

– Voyons! Parlez! gronda-t-il. Racontez-moi ce que vous avez appris… Dites-moi surtout les origines du crime, si vous voulez que je mesure le mal et l’expiation!

Alors, Alice de Lux, d’une voix entrecoupée, à peine perceptible, commença:

– La reine supposait que le parti de Montmorency avait cherché des alliances en Italie. Elle savait que vous aviez passé par Vérone, Mantoue, Parme et Venise. On vous avait vu avec François, maréchal de Montmorency… La reine voulut avoir la preuve de cette conspiration, et c’est pour cela que je devins votre maîtresse… Voilà l’origine du crime.

– Oui! fit le moine. Le crime lui-même, à présent. Dites tout!…

– Une nuit que vous dormiez profondément, harassé de mes caresses. Oh! Clément!… grâce!… ne m’obligez pas à tant de honte!…

– La honte est une expiation comme une autre, fit rudement le moine. Parlez!

– Eh bien, balbutia la malheureuse, je profitai de votre sommeil pour…

Elle s’arrêta, palpitante.

– Vous n’osez achever. J’achèverai, moi! gronda Panigarola. Vous profitâtes de mon sommeil pour me voler mes papiers… et le lendemain matin, ils étaient entre les mains de Catherine de Médicis!

Alice, anéantie, garda un sombre silence.

– Je m’aperçus tout de suite de ce qui était arrivé, continua le moine. Et en peu de jours, j’acquis la certitude que la femme que j’adorais était une misérable espionne!…

– Grâce! gémit Alice. Je me suis repentie, oh! je vous le jure!…

– Heureusement, ces papiers étaient insignifiants. Le maréchal de Montmorency n’en dut pas moins prendre la fuite. La vie d’une douzaine d’hommes tint à un fil. Je ne vous parle pas de la mienne, car je fusse volontiers mort pour être sûr que je n’avais pas rêvé un terrible cauchemar!

– Grâce! Taisez-vous!…

– Un mois après, vous accouchiez… Moi, pendant ces mortelles journées, j’avais étudié ma vengeance…

– Effroyable vengeance! cria presque la jeune fille. Vengeance hideuse qui vous a ravalé à mon niveau! Vous avez profité de l’état faiblesse où je me trouvais, du délire de la fièvre, pour me faire écrire et signer une lettre que vous m’avez dictée mot à mot! Et dans cette lettre, je m’accusais moi-même d’avoir tué mon enfant!…

Le moine grinça furieusement des dents.

– N’était-ce pas convenu! haleta-t-il. Dites! N’avez-vous pas consenti à ce que j’emporte l’enfant pour le tuer?… Amante perfide, mère sans cœur, c’est vous qui maintenant m’accusez!…

– Non! Non! gémit Alice terrorisée, je n’accuse pas, je supplie!… Votre vengeance fut juste, mais comme elle fut terrible!… Cette lettre que j’écrivis sous votre dictée! Cette lettre qui me livre au bourreau! Cette lettre qui fait de moi une fiancée du gibet! C’est à Catherine de Médicis que vous l’avez remise!…

– Oui! dit le moine avec une netteté glaciale…

Alice cramponna ses ongles au treillis de bois qui la séparait du confesseur. Sa bouche écuma.

– Et sais-tu ce qui en est résulté! Dis! Le sais-tu!… Il en est résulté que je suis devenue entre les mains de la reine un instrument d’infamie! que je passe mes jours et mes nuits à trembler! que je dus subir l’étreinte de tous ceux que soupçonnait l’impitoyable Catherine! que je dus entreprendre de devenir la maîtresse de François de Montmorency! que n’ayant pas réussi à séduire cet homme qui passe dans la vie comme un spectre glacé, je dus séduire son propre frère, Henri! Je ne parle pas de mes autres amants! mais je te dis que je vis dans la plus hideuse abjection, et que c’en est trop, que je ne puis aller plus loin!…

– Eh bien! fit le moine avec un sourire livide, qui vous empêche de vous libérer!… Puisque vous savez maintenant que le crime ne fut pas commis, que l’enfant est vivant!…

– Comment le prouverais-je, murmura l’espionne avec un lamentable accablement.

Le sourire du moine devint triomphant.

– Oh! c’est affreux! sanglota la malheureuse. Votre vengeance est atroce!…

– Vous aviez adopté un métier: j’ai cherché le moyen de vous obliger à le continuer, voilà tout!

– Sans pitié!… oh! il est sans pitié!…

– Qui vous dit que je sois sans pitié! s’écria Panigarola. M’avez-vous jamais rien demandé!

– Alice frémit. Un espoir furieux fit irruption dans cette âme de ténèbre. Ses mains se serrèrent convulsivement l’une contre l’autre.

– Oh! bégaya-t-elle, si cela était possible! Je me prosternerais devant vous comme devant un Dieu sauveur! Je baiserais la poussière sur la trace de vos pas!… Clément! Clément! Répétez-moi que peut-être vous allez me tirer de mon enfer! Que peut-être je vais cesser d’être une de ces damnées dont chaque seconde de vie est une heure de désespoir! Dites-moi que vous pouvez me pardonner!…

Ce sourire livide qui errait sur les lèvres du moine disparut.

Une poignante souffrance crispa ses traits.

D’un revers de main, il essuya la sueur qui ruisselait sur son front, et, lentement, il prononça:

– Dites-moi ce que je puis faire pour vous.

– Ah! je suis sauvée! cria Alice d’une voix qui se répercuta en longs échos dans la grande nef silencieuse.

Ces échos l’épouvantèrent. Elle regarda autour d’elle avec terreur. Mais elle ne vit au loin que l’ombre indécise de la vieille Laura qui l’attendait, agenouillée sur un prie-Dieu.

Alors, d’une voix basse et fervente, elle murmura:

– Clément, vous pouvez me sauver! Vous pouvez m’arracher à la honte, au désespoir, à la mort! Et il suffit pour cela que vous prononciez un mot! Clément, c’est cela que je suis venue te demander! Lorsque j’ai su que tu t’étais donné à Dieu, j’ai pensé que l’apaisement était peut-être descendu dans ton cœur. Je me suis dit que ce cœur farouche aspirait maintenant à la miséricorde… Clément, je t’ai fait beaucoup de mal… sois grand… sois généreux… pardonne… pardonne!…

– Que puis-je faire pour vous sauver? répéta le moine.

– Tu peux tout!… Ô Clément, c’est en suppliante que je suis venue, songe que tu m’as aimée… Écoute… je ne sais quel pacte te lie maintenant à Catherine… mais je la connais… je sais beaucoup de ses secrets… je sais qu’autant elle te soupçonnait jadis, autant elle t’admire à présent… Elle ne peut rien te refuser, Clément!… Dis un mot… et elle te rendra la fatale, l’horrible lettre.

– C’est cela que vous êtes venue me demander! fit doucement Panigarola.

– Oui!… répondit-elle d’un souffle d’angoisse.

– Vous ne vous trompez pas, reprit le moine avec une sorte de gravité. Je puis beaucoup sur l’esprit de la reine. Et quant à cette lettre, il me suffirait de la redemander. Dans quelques heures, elle serait dans vos mains; vous la brûleriez… et vous seriez délivrée…

– Oh! j’avais donc bien préjugé de ton grand cœur!… Oh! tu me rends folle de joie!…

– Je demanderai donc cette lettre…

– Clément! Clément! sois béni!…

– À une condition… acheva le moine.

– Parle!… oh! tout ce que tu voudras! Tes désirs seront des ordres!…