– Simplement ceci: prouvez-moi qu’il est utile que cette lettre vous soit rendue… j’entends utile pour vous!
Un effroi soudain agrandit les yeux d’Alice. Elle balbutia:
– Mais ne vous ai-je pas dit… tout ce que je souffre!…
– Ce ne peut être là une raison valable. Quelques amants, quelques trahisons de plus ou de moins ne sauraient compter dans votre vie. Donnez-moi la vraie raison…
– Je vous jure!…
– Allons! je vois qu’il va falloir que je vous arrache moi-même votre confession, et que je prouve sans votre aide combien il vous est nécessaire de vous délivrer… Si vous voulez votre liberté, Alice, si vous souffrez dans votre corps que vous livrez et dans votre cœur noyé de honte, c’est qu’enfin vous aimez! Enfin!… Est-ce vrai?… Faut-il vous dire le nom de celui que vous aimez?… Il s’appelle le comte de Marillac!… Si cela est vrai, il faut évidemment que vous soyez libérée…
– Eh bien, oui! c’est vrai! haleta l’espionne en joignant les mains. J’aime! Pour la première fois de ma vie, j’aime avec tout mon cœur et toute mon âme!… Laisse-moi aimer! que t’importe ce que je puis devenir! Tu t’es vengé! J’ai souffert, j’ai expié… je disparaîtrai… ô mon Clément… rappelle-toi que tu m’as aimée… rappelle-toi que dans mon indignité, mon cœur s’est ému pour toi… Sauve-moi… laisse-moi revivre, laisse-moi renaître à une existence d’amour et de pureté!…
Panigarola demeura quelques minutes silencieux. Ce cri d’amour qui venait d’échapper à la pénitente avait peut-être déchaîné en lui quelque tempête qu’il essayait vainement d’apaiser.
– Vous vous taisez? implora la jeune fille.
– Je vais vous répondre, dit le carme d’une voix si rauque et si brisée qu’à peine Alice la reconnut-elle. Vous me demandez d’aller trouver la reine Catherine et d’obtenir la lettre accusatrice que je lui ai remise? C’est bien cela, n’est-ce pas? Eh bien, c’est impossible. Je ne suis pas en faveur auprès de la reine comme vous le pensez et comme je vous le disais moi-même, pour vous encourager à développer toute votre pensée. Il y a très longtemps que je n’ai vu la reine, et il est probable que je ne la verrai jamais. Croyez que je regrette sincèrement mon impuissance…
L’accent du moine était morne. Il parlait d’une voix pâle, si l’on peut dire. Évidemment, sa pensée était ailleurs. Peut-être cherchait-il à se donner quelque répit, ou à s’apaiser par le calme apparent des expressions… Alice demeurait stupéfaite, foudroyée, sans comprendre.
– Vous refusez de me sauver! murmura-t-elle.
Un brusque éclat de voix résonna dans le confessionnal.
– Vous sauver! grondait le moine incapable de se contenir plus longtemps. C’est-à-dire, du fond de mon malheur, contempler votre félicité qui serait mon œuvre! C’est-à-dire vous permettre d’aimer ce Marillac!… Allons donc! Vous êtes folle!…
Alice jeta une plainte étouffée. Le moine se révélait à elle. Ce n’était pas le confesseur Panigarola, l’homme apaisé par la prière, le religieux miséricordieux… c’était encore et toujours ce marquis de Pani-Garola, ce gentilhomme aux passions dévorantes qu’elle avait connu!
Elle se raidit contre le désespoir. Car maintenant une nouvelle terreur lui venait.
Comment Panigarola savait-il le nom de celui qu’elle appelait son fiancé?
Qui lui avait révélé cet amour?…
Le moine lui-même allait le lui apprendre. Emporté, toute sa passion débordée, sans se préoccuper d’être entendu, il continuait, âpre et violent, et sa voix avait d’étranges sonorités dans le silence de la vaste basilique.
– Croyez-vous que je vous aie perdue de vue un seul instant! Du fond de mon cloître, je vous ai suivie pas à pas. J’ai vu vos gestes, j’ai entendu vos paroles; il n’est pas un de vos actes, c’est-à-dire pas une de vos trahisons dont je ne pourrais vous refaire l’histoire; je pourrais vous citer tous vos amants l’un après l’autre!… Mais ne croyez pas que j’aie été jaloux. C’est moi qui livrais votre chair comme une chair de ribaude. C’est par ma volonté que vous descendiez un à un les degrés de l’infamie. En vous livrant à la reine, je savais ce que je faisais! Et c’était ma vengeance, cela! Je me délectai à savoir les souillures de ce corps que j’avais adoré! Et moi qui fus le premier trahi, je vous avais condamnée à l’éternelle trahison!… Je ne savais pas que ma vengeance serait un jour plus complète et plus belle! Lorsque vous avez été envoyée à la cour de Navarre, j’ai été renseigné jour par jour de ce que vous disiez, de ce que vous faisiez! J’ai su vos pensées! J’ai su votre amour! Et ce comte de Marillac, je l’ai béni pour la joie qu’il m’apportait d’une vengeance plus profonde!… Ah! vous l’aimez! autant que vous êtes capable d’aimer, du moins! Puissiez-vous donc connaître entièrement l’amour dans ce qu’il a de plus désespéré! Puisse cet homme être vraiment digne d’une grande passion, car alors vous connaîtrez, dans sa funèbre horreur, la souffrance que vous m’avez fait souffrir!…
Il eut un éclat de rire terrible, tandis que l’espionne, écrasée sur elle-même, pantelait d’épouvante.
– Quoi! Vous venez à moi, et c’est moi que vous voulez faire l’artisan de votre bonheur! Quoi! Je vous révèle l’existence de votre enfant! J’essaie de réveiller en vous un sentiment humain capable de vous valoir l’oubli à défaut de la pitié! Et vous ne songez qu’à votre amour! Insensée! Tu dis que c’est l’absolution de tes crimes que tu es venue chercher ici! Dis plutôt une malédiction! Si ce Dieu que je prêche existe, s’il nous voit, s’il entend l’ardente prière qui monte dans mon cœur, au risque de mon éternelle damnation, je lui demande à grands cris ton malheur, ta honte et ton désespoir!
Le moine s’était levé. Il était sorti du confessionnal. Ses bras se levaient vers le maître-autel dans un geste d’imprécation… Et ce fut ainsi qu’il s’en alla, glissa comme un fantôme, secoué de rauques sanglots, et s’évanouit au fond des ténèbres, laissant Alice renversée en arrière, évanouie…
Alors, la vieille Laura, avec un sourire au coin de ses lèvres mince, accourut auprès d’Alice de Lux et lui fit respirer un violent révulsif. En un instant, la jeune fille revint à elle. Hagarde, effarée, elle se dressa debout, regarda autour d’elle d’un air égaré, puis saisissant les bras de Laura:
– Fuyons, dit-elle avec un morne désespoir. Fuyons! C’est ici le séjour de l’horreur, du crime et de la damnation!
XXVIII LA POLITIQUE DE CATHERINE
Alice de Lux passa une nuit affreuse. Mais telle était l’énergie morale de cette femme qu’elle ne perdit pas un instant à se lamenter. Selon toute vraisemblance, elle était condamnée. Sa vie devait fatalement aboutir à une catastrophe. Mais en cette nuit, tous les ressorts de son intelligence, elle les tendit dans la recherche d’un moyen de sauvetage.
– Lutter jusqu’au bout! dit-elle en frémissant.
Quoi qu’il en fût, ce qu’elle avait espéré devenait impossible.
Si son ancien amant avait eu pitié d’elle, si le moine avait arraché à Catherine de Médicis la terrible lettre qui la faisait son esclave, son plan était de ne plus retourner au Louvre que pour dire à la reine:
«Jusqu’ici je vous ai servie. Maintenant, je reprends ma liberté. Je ne vous demande rien que votre neutralité, je n’espère rien que d’être oubliée de vous. Je m’en vais, voilà tout, et le reste me regarde seule.»
Tout ce rêve de liberté, de bonheur s’écroulait. Il fallait reprendre la chaîne, il fallait au plus tôt se rendre au Louvre, d’après les ordres qu’elle avait reçus; il est vrai qu’elle pouvait dire que le billet que lui avait si dédaigneusement remis la reine de Navarre ne lui était point parvenu. Mais elle connaissait les colères de Catherine… il était temps de se présenter à elle.