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Alice commença aussitôt le récit sommaire de l’échauffourée que nous avons racontée.

Ce récit, elle le fit en termes brefs et clairs, d’une voix monotone.

– Jésus! fit alors Catherine en joignant les mains. Est-il possible que vous ayez couru pareil danger!… Quand je songe qu’un peu plus la reine de Navarre était tuée, je ne puis m’empêcher de frissonner… car, après tout, je ne veux pas sa mort, à cette pauvre reine… il suffit que je la réduise à l’impuissance… je me défends, voilà tout… Et la preuve que je ne lui veux aucun mal, c’est que je songe à faire la paix… et que je vais vous renvoyer auprès d’elle pour préparer son esprit à un grand événement… Vous devez être reposée, mon enfant… vous pourriez partir aujourd’hui même…

En parlant ainsi, Catherine fixait un regard aigu sur Alice.

La jeune fille, la tête courbée, frissonnante, demeurait frappée de stupeur comme l’oiseau qui voit se resserrer au-dessus de lui les cercles dont le faucon cherche à l’envelopper.

– À propos, reprit tout à coup Catherine, que venait donc faire, à Paris, la reine de Navarre?

– Elle est venue vendre ses bijoux, Majesté!

– Ah! peccato! La pauvre chère… Ses bijoux!… Tiens, tiens… Et en a-t-elle eu un bon prix, au moins?… Au fait, cela m’est égal, je ne veux pas être indiscrète… Au surplus, elle est encore bien heureuse d’avoir des bijoux à vendre… Moi, il ne m’en reste plus… que quelques-uns… et encore, ils ne sont plus à moi… je les destine à des amis… Tiens, regarde, Alice! Prends un peu ce coffret… là, sur le prie-Dieu… bon.

Alice avait obéi et déposait sur la table un coffret d’ébène que Catherine ouvrit aussitôt.

Ce coffret était agencé par rangées superposées; chaque rangée se composait d’une planchette de velours et pouvait s’enlever du coffret au moyen de deux cordons de soie adaptés à chaque extrémité.

Le coffret ouvert, le premier rang apparut aux yeux d’Alice.

Il se composait d’une agrafe de ceinture et d’une paire de pendants d’oreilles. Ces bijoux étaient incrustés de perles dont le doux éclat chatoyait légèrement sur le fond de velours.

Alice demeura indifférente et glacée. La reine lui jeta un coup d’œil en dessous, et un mince sourire erra sur ses lèvres.

«Peste! songea-t-elle. La demoiselle est devenue difficile!…»

– Qu’en penses-tu, mon enfant? reprit-elle tout haut.

– Je dis que ces bijoux sont bien jolis, madame.

– Oui, certes… L’eau de ces perles est admirable, et on y chercherait en vain un défaut… Mais que disions-nous?… J’ai tant d’affaires dans la tête… Ah oui! que la reine de Navarre avait vendu ses dernières pierreries chez… chez qui, disais-tu?

– Chez le juif Isaac Ruben, répondit Alice, qui n’avait encore rien dit de cette adresse.

– Oui, c’est bien cela que tu disais, fit Catherine. Et tu ajoutais que cette bonne reine était partie…

– Pour Saint-Germain, madame; puis pour Saintes, en passant par Tours, Chinon, Loudun, Moncontour, Parthenay, Niort, Saint-Jean d’Angély. Du moins; c’est l’itinéraire que je connaissais. Il a pu être modifié. Je crois que, de Saintes, Sa Majesté la reine de Navarre se rendra à La Rochelle.

Catherine avait attentivement écouté cette nomenclature que l’espionne avait débitée d’une voix morne, comme une leçon dont on a hâte de décharger sa mémoire.

– Mais pourquoi, Alice, avez-vous dit que peut-être cet itinéraire serait changé? demanda Catherine qui, selon le moment et les besoins, tutoyait ou ne tutoyait pas la fille d’honneur.

– Je le dirai tout à l’heure à Votre Majesté.

– Voyons, mon enfant, pourquoi paraissez-vous inquiète? Vous vous êtes pourtant reposée dix jours. Et je n’ai rien dit pour les embarras que vous avez pu me causer en ne vous rendant pas immédiatement à mes ordres… Mais maintenant, il s’agit de faire bonne mine… encore un petit effort, ma petite Alice… Je n’ai confiance qu’en toi, je suis entourée d’ennemis… tu vas voir que je n’ai pas de secrets pour toi… Je vais t’apprendre une grande nouvelle… le roi veut se raccommoder tout à fait avec les huguenots… tu comprends?… et alors, ma cousine de Navarre devient alors amie… elle vient ici… à Paris… à cette cour…

À mesure que Catherine parlait, Alice devenait de plus en plus pâle.

Aux derniers mots, elle étouffa un cri que la reine feignit de ne pas entendre.

– Alors, poursuivit-elle, il faut que je fasse parvenir un message à la reine de Navarre… un message verbal, un message qui précédera les propositions officielles… tu sais bien?… Et c’est toi que je charge de cette grande mission.

Alice fit un geste comme pour interrompre la reine.

– Tais-toi, continua celle-ci. Écoute-moi bien, car tu saisis que notre temps est précieux… Tu vas partir. Dans une heure, tu trouveras à ta porte une chaise de voyage; tu mèneras grand train… jusqu’à ce que tu aies rejoint la reine… Maintenant, ouvre bien ton esprit, et grave-toi mes paroles dans la tête… Je vais te charger d’une double mission… la première, ce sera de présenter à la reine, avec toute la délicatesse nécessaire, les offres que je t’exposerai dans un instant… la deuxième, ce sera, selon les dispositions où tu la trouveras, de lui offrir… ou de ne pas lui offrir… un cadeau… un petit cadeau… qui devra venir de toi-même, tu entends… je n’y veux être pour rien… oh! rassure-toi… ce cadeau… ce sera facile… c’est simplement une boîte de gants… Tais-toi, je sais tout ce que tu pourrais objecter… tu diras, tu inventeras ce que tu voudras pour expliquer que tu sois chargée par moi du message… quant aux gants, je n’y suis pour rien… c’est toi qui les a achetés à Paris pour faire plaisir à ta bienfaitrice…

– Je supplie Votre Majesté de ne pas aller plus loin… c’est inutile! s’écria Alice.

«Elle a déjà compris les gants! songea Catherine. Et elle a peur!…»

Rapidement, elle retira le premier compartiment du coffret aux bijoux. La deuxième rangée apparut.

«Laissons-la respirer cinq minutes!» poursuivit la reine en elle-même.

– Que dis-tu de cela, ma petite Alice? fit-elle à haute voix…

– Cela?… Quoi?… ce que vous disiez, madame, balbutia Alice en passant une main sur son front.

– Eh! non… cela!… ces rubis! Regarde donc, voyons!

Sur la deuxième rangée qui venait d’apparaître rutilait un large peigne d’or que couronnaient six gros rubis dont les feux sombres et somptueux incendiaient la nuit du velours noir… C’était un royal bijou.

– Ce peigne siéra merveilleusement à tes cheveux, dit la reine. On dirait une couronne. Tu en es digne, ma fille.

Alice, d’un mouvement désespéré, tordait ses belles mains.

«Hum! le coup est rude! pensa Catherine. Les gants! Les gants! Voilà bien une affaire! Ah! les femmes de ce temps dégénèrent. Voyons… rassurons un peu cet esprit de petite fille.»

Elle prit le peigne et le fit chatoyer dans ses mains.

– Au fait, s’écria-t-elle, tu ne m’as pas dit comment tu étais arrivée là-bas… Raconte-moi un peu cela…

– J’ai fait comme il était convenu, répondit Alice avec cette volubilité fiévreuse que nous avons déjà remarquée en elle en de certaines circonstances; le conducteur a fait rouler la voiture à l’endroit que vous aviez indiqué; la voiture s’est brisée; j’ai attendu… quelqu’un est venu, ajouta-t-elle d’une voix mourante.