– Tu seras libre: je t’en fais le serment sur ce Christ qui nous écoute! Mais moi, je ne me considérerai pas comme libre vis-à-vis de toi. Je t’enrichirai, Alice. D’abord, tu peux compter que tu seras inscrite sur la cassette royale pour une pension de douze mille écus. Ensuite, j’ai sept ou huit hôtels dans Paris, tu choisiras celui que tu voudras, et je te le donnerai tout meublé, avec ses chevaux et ses hommes d’armes; ensuite, le jour où tu te marieras, sur ma cassette à moi, tu recevras cent mille livres comptant. Car je compte bien te marier, ajouta la reine en regardant fixement sa fille d’honneur.
Alice, par un prodigieux effort de volonté, parvint à ne témoigner ni approbation ni improbation, et à demeurer très indifférente en apparence devant ce projet.
– Donc, reprit Catherine, complètement rassurée, je te trouve quelque beau gentilhomme qui t’aimera, que tu aimeras… Vous habitez à votre guise Paris ou la province; vous venez ou vous ne venez pas à la Cour; enfin, vous êtes entièrement libres, et toi, ma fille, tu es non seulement libre, mais heureuse, riche, enviée… et tiens, mon enfant, voici les bijoux que tu mettras le jour de ton mariage!
En disant ces mots, Catherine souleva le deuxième compartiment du coffret aux bijoux.
La troisième rangée apparut.
Elle était éblouissante.
Là, maintenu par de légères agrafes d’or, serpentait un collier de diamants vraiment digne d’une souveraine pour un jour de sacre. Aux quatre angles du compartiment, s’emboîtaient quatre bracelets massifs, dont chacun laissait voir une perle grosse presque comme une noisette! Les intervalles des bracelets au collier étaient occupés par des bagues et des pendants d’oreille incrustés de saphirs; enfin, au centre de l’espace occupé par le collier, était placée une agrafe composée de deux monstrueuses émeraudes semblables à deux yeux glauques qui eussent cherché à fasciner la jeune fille.
Alice n’éprouvait qu’une sorte d’horreur pour ces bijoux qui jadis exerçaient sur elle une irrésistible tentation.
Elle jeta un coup d’œil sur cet étalage de somptueux joyaux; les émeraudes, les yeux maudits qui la regardaient avec une funeste ironie la firent frissonner… Mais elle comprit la faute énorme qu’elle avait commise en demeurant indifférente. Elle fit un effort pour retrouver son admiration de jadis et s’écria:
– Oh! madame, il n’est pas possible que vous me destiniez une aussi magnifique récompense…
Et, en elle-même, la malheureuse songea:
«La dernière honte! La dernière infamie! Et après, je serai libre!… libre!… ô mon amant!… ô toi qui m’as régénéré par la douleur, l’amour, le désespoir!…»
Et la reine, de son côté, pensait:
«Hum! qu’a-t-elle donc?… Le troisième compartiment lui-même ne l’émeut pas?… Nous verrons tout à l’heure ce qu’elle dira devant le quatrième et dernier!…»
Alors, elle reprit à demi-voix comme si, dans son cynisme, elle eût éprouvé tout de même quelque embarras.
– Ainsi, c’est convenu, n’est-ce pas? Maintenant, la mission, la voici… Fais-y bien attention, mon enfant, ceci est d’une exceptionnelle gravité… Je t’ai pardonné de n’avoir pas réussi auprès de François de Montmorency… Je ne te pardonnerais pas d’échouer auprès de celui-ci… car c’est d’un homme qu’il s’agit… Il faut, tu m’entends, que cet homme ait en toi une aveugle confiance… que non seulement son cœur, mais son esprit soit à toi… il faut que tu connaisses sa pensée intime… il faut qu’à un moment donné tu puisses me l’amener… où je te dirai… M’as-tu comprise?
– Oui madame, dit Alice avec une certaine fermeté.
– L’homme, reprit la reine d’une voix qui siffla, comme dans le silence des bois sifflent les vipères, l’homme est à Paris; c’est mon ennemi mortel, plus que mon ennemi… c’est une terrible menace vivante pour moi… Je te dirai comment tu pourras le trouver, le rencontrer… car j’ignore où il se cache… mais toi, facilement, avec mes indications, tu le découvriras… Alors, ingénie-toi… trouve, invente, sois prudente comme le serait une Borgia, sois belle comme l’était Diane, sois pudique ou impudique, sois ce que tu voudras, sois un génie!… mais cet homme, il me le faut!
– Son nom! demanda Alice.
– Le comte de Marillac! répondit Catherine de Médicis.
Le nom résonna comme un coup de tonnerre aux oreilles d’Alice de Lux.
La minute qui suivit l’instant où il fut prononcé fut pour elle une de ces inoubliables minutes où l’âme a le vertige, où tout semble s’effondrer dans la conscience, où l’esprit le plus ferme s’envole au hasard de la démence comme un oiseau blessé qui tournoie au souffle de l’ouragan dans les airs en délire…
Livide, agitée d’un tremblement convulsif, cramponnée au dossier d’un fauteuil, elle luttait avec une effroyable énergie, avec une suprême dépense de toutes ses forces pour garder un masque impassible, pour ne pas crier, pour ne pas s’évanouir, pour ne pas provoquer un soupçon.
Mais Catherine, en cet instant, l’avait profondément étudiée… devinée peut-être…
Car elle se leva et marcha sur l’espionne.
Alice la vit venir comme l’oiseau fasciné peut voir venir le reptile qui va le dévorer…
La reine la prit par la main. Elle serra furieusement cette main et d’une voix rauque à force de vouloir demeurer calme:
– Tu connais cet homme? dit-elle.
Un instant, elle eut l’idée de tomber aux pieds de la reine. Elle se retint, et répondit:
– Non!…
Il lui eût été impossible de prononcer une autre parole.
– Et moi, je dis que tu le connais! dit la reine dans un grognement terrible.
Farouche, obstinée, éperdue, cherchant en vain à rassembler une idée, elle ne trouva à répondre que son mot qu’elle jeta dans un spasme:
– Non!…
Catherine demeura une minute penchée sur l’espionne, ses yeux dans ses yeux, la fouillant jusqu’au fond de la conscience.
L’instant fut tragique.
Ces deux têtes, l’une admirable de beauté, mais décomposée par l’angoisse, l’autre violente, sinistre, avec des yeux fulgurants, ces deux têtes qui se touchaient presque, donnaient l’impression exacte du drame que créait le choc de ces deux consciences.
Sous le regard de Catherine, Alice, vacillante, se ployait en arrière, comme pour fuir une effroyable vision.
La lutte fut terrible et courte.
Alice se renversa, tomba, pantelante, sans que la fascinatrice l’eût touchée.
Catherine mit un genou à terre.
Et sa voix rauque, éraillée, jaillit non comme une question, mais comme une affirmation définitive:
– Tu l’aimes!…
L’espionne rassembla toute son énergie et eut comme la force de murmurer:
– Je ne le connais pas!…
Puis elle s’évanouit.
Catherine tira de son aumônière un flacon de cristal qu’elle déboucha avec précaution. Elle le fit respirer à la jeune fille. L’effet fut immédiat. Une secousse violente galvanisa Alice. Elle ouvrit les yeux. Son visage se couvrit d’une abondante sueur.
– Debout! gronda la reine.
Alice de Lux obéit. Tandis qu’elle se relevait, Catherine reprenait sa place dans son fauteuil.
En même temps, son visage, prodigieusement habile à prendre toutes les expressions, redevenait paisible et serein. Ses yeux s’adoucirent, non degrés, mais en un instant. Un sourire erra sur ses lèvres. Et sa voix se fit caressante:
– Que vous arrive-t-il donc, mon enfant? Êtes-vous à ce point fatiguée? Ou bien, auriez-vous perdu dans ce dernier voyage ces belles qualités d’énergie et de force morale que j’admirais en vous? Voyons, parlez-moi sans crainte… dites-moi toute votre pensée… vous savez bien, au fond, que je vous aime assez pour subir un peu vos caprices…