Ce fut dans cette position de pygmée contemplant un colosse qu’il répondit de sa voix la plus mielleuse, la plus aiguë, la plus froide et la plus polie:
– Mon enfant, je voudrais parler à ton maître…
Rien ne saurait dépeindre la stupeur, l’effarement et l’air de majesté offensée du digne suisse en s’entendant appeler «mon enfant» par cette sorte de gamin au regard glacé, à la rapière en bataille dans les mollets, le poing sur la hanche dans une attitude de matamore à froid.
– Vous dites? bégaya-t-il.
– Je dis: mon enfant, je voudrais parler à ton maître, le maréchal.
Le suisse regarda autour de lui comme pour bien s’assurer que c’était bien à lui que s’adressait ce discours.
– C’est à moi que vous parlez? demanda-t-il.
– Oui, mon enfant, à toi-même.
Alors, le suisse éclata d’un si formidable éclat de rire que les vitraux de l’hôtel en tremblèrent dans leurs châssis de plomb doré.
Mais il n’eût pas plutôt commencé cette tonitruante symphonie qu’il lui sembla qu’un écho répondait à son rire par un rire strident, aigre, un rire à perforer les oreilles les plus robustes.
Il s’arrêta soudain. Et ayant incliné la tête vers le gamin, ou du moins celui que dans son esprit il appelait ainsi, il vit que c’était le chevalier qui riait, mais qui riait des lèvres seulement et du gosier, tandis que son regard demeurait glacial.
Le suisse laissa retomber ses bras qu’il avait croisés sur son ventre pour mieux rire. D’un coup de poing, il rejeta de travers son toquet et se gratta la tête.
Pourquoi se gratte-t-on la tête quand on est embarrassé?
Tout à coup, grâce à cet énergique grattage, le géant eut une inspiration. Il devint pourpre, soit sous le coup de l’inspiration elle-même, soit par l’effort intellectuel qu’il venait d’accomplir. Il se baissa donc en ployant sur les genoux, et en plaçant ses mains sur ses genoux, de façon que son visage se trouvât à la hauteur du visage de Pardaillan. Et il gronda furieusement:
– Ah çà! mais dites donc! Vous vous moquez de moi, vous!
Pardaillan venait d’exécuter le mouvement contraire; c’est-à-dire que, s’étant haussé sur la pointe des pieds en même temps que le suisse se baissait, il se trouva dominer le géant. Et il répondit simplement:
– Oui, mon enfant!…
Le suisse demeura abasourdi, assommé par la réponse, embarrassé de sa trique, et placé comme l’âne de Buridan à égale distance de deux sentiments: rire ou se fâcher.
Le rire ne lui avait pas réussi. Il résolut de se fâcher. Il se redressa donc de toute sa hauteur, tandis que Pardaillan reprenait sa grandeur naturelle en retombant sur ses talons. Et ayant froncé ses sourcils, gonflé ses joues et croisé ses bras sur son vaste thorax, il vociféra:
– Et vous avez l’audace de me dire cela en face!
– Autant qu’on puisse te causer en face, mon enfant!
– Et c’est pour cela que vous essayez de démolir la grande porte à force de heurter!…
– Non, pas pour cela: pour être introduit auprès de ton maître, mon enfant…
– Son enfant! son enfant! rugit le colosse exaspéré par cette dénomination obstinée. Or ça, mon petit homme, que l’on décampe à l’instant, ou gare la trique!
– Prends garde, grand enfant, dit le chevalier avec sa politesse la plus raffinée, tu vas te faire mal avec ce joujou… Crois-moi, réserve-le pour ta femme, quand tu seras en âge d’être marié. Grâce à ce bâton, tu obtiendras la paix dans ton petit ménage. Tu n’éviteras pas, il est vrai, les cornes auxquelles aspire ton front raisonnable, mais tu trouveras au moins ta soupe chaude et ton vin frais. Donc, mon enfant, conserve précieusement ta trique pour ta chaste moitié quand l’heure aura sonné pour toi de prendre rang parmi la foule immense des cocus; mais, de grâce, ne t’agite pas ainsi pour l’instant, songe que tu pourrais te crever la panse…
Pendant ce discours méthodiquement débité, le suisse écumait, trépignait, roulait des yeux et poussait des soupirs de fureur.
– Il insulte ma femme! hurla-t-il à la fin. Mort-dieu! Tête-Gris! Tripes et cornes! Tu vas en tâter!
– De ta femme, interrogea le chevalier avec une ingénuité féroce.
– De ma trique! tonitrua le géant.
Et il s’élança, la trique haute, avec un rugissement de vengeance.
Pardaillan, souple et léger comme une tige d’acier, fit un bond de côté.
Emporté par l’élan, le suisse administra dans le vide un formidable coup de bâton. Mais il n’avait pas plutôt exécuté ce mouvement qu’il sentit que la trique lui était arrachée des mains avec une irrésistible puissance; en même temps, Pardaillan la lui plaçait en travers des jambes; le géant trébucha, trembla sur ses assises, battit l’air de ses bras et finalement s’étala de son long en travers de la rue…
– Mon nez saigne! vociféra-t-il.
Au même instant, il entendit un aboi sonore, et il sentit deux crocs s’enfoncer dans le bas de son dos…
– Est-ce bien ton nez qui saigne? fit Pardaillan.
– Au meurtre! clama le suisse sur lequel Pipeau venait de s’élancer en toute conscience.
– Ici, Pipeau! commanda sévèrement le chevalier. Lâche ça! C’est un mauvais morceau!
Le chien obéit. Et Pardaillan, la trique dans la main gauche offrit la droite au géant consterné pour l’aider à se relever.
Le suisse hésita une seconde, mais il réfléchit sans doute qu’il n’était pas de force à lutter contre un pareil adversaire. Car, tout en gémissant, il accepta l’aide de Pardaillan, et perclus, confus, saignant par le haut, saignant par le bas, il se releva.
– J’ai tout de suite vu que cette affaire se terminerait mal pour l’un de nous deux, dit froidement Pardaillan.
– Malpeste et fièvre quartaine! grommela le suisse qui, pour marcher, dut s’appuyer sur l’épaule de son adversaire.
Et, malgré ses gémissements, il n’en constata pas moins avec une respectueuse admiration que sous son poids énorme, ladite épaule demeurait ferme comme un rocher.
– Mes compliments, monsieur! ne put-il s’empêcher de dire en s’asseyant dans sa loge où Pardaillan venait de le conduire.
– Ah çà! fit le chevalier surpris d’une pareille exclamation, seriez-vous homme d’esprit, par hasard?
Le malheureux suisse n’eut pas le temps de s’arrêter à ce que cette félicitation pouvait avoir de vexant. En s’asseyant, il venait d’éprouver une double douleur aiguë et lancinante.
– Me voilà condamné à ne pas m’asseoir, de huit jours au moins! fit-il en se redressant subitement.
– Ce n’est rien, dit Pardaillan consolateur.
– Je voudrais vous y voir, parbleu!
– Je veux dire que vous en guérirez promptement si vous voulez bien suivre mon remède.
– Voyons le remède, Aie!… Puisse-t-il être bon!
– Il n’est que trop juste que je vous le donne, après vous avoir donné le mal.
– Eh! ce n’est pas vous… c’est votre chien… un beau chien, d’ailleurs.
– C’est la même chose… Voici l’affaire: vous faites bouillir ensemble du vin, de l’huile, du miel, en saupoudrant le tout d’une pincée de gingembre. Et vous vous frottez deux fois par jour avec ce baume; vous m’en direz merveilles… Et maintenant que je suis céans, mon cher Monsieur, voudriez-vous avoir la politesse de prévenir M. le maréchal que le chevalier de Pardaillan désire l’entretenir pour affaire grave?
– M. le maréchal n’est pas en son hôtel, dit le suisse.