– Je dirais, Sire, que ce royaume aurait le bonheur de posséder un roi de génie.
– Bravo, fit Henri, mais ce n’est peut-être pas tant de génie qu’il faut pour rendre les gens heureux. Un jour, dans mes montagnes du Béarn, je m’en revenais, les chausses déchirées, le pourpoint en lambeaux, tant j’avais fourragé à travers les ronces; je m’étais égaré; j’avais peur, en rentrant, de recevoir la fessée; j’avais faim, j’avais soif; bref, j’étais aussi malheureux que possible, lorsque j’avisai une cabane de bûcheron d’où sortait une chanson si joyeuse que je me dis aussitôt: Là doit demeurer un brave homme. En effet, le bûcheron me fit boire à sa gourde d’une certaine piquette dont je me lèche encore les lèvres quand j’y pense; il me fit manger des pommes et des poires tapées qu’il conservait pour l’hiver; et quand je fus rassasié, il me remit sur mon chemin.
«Sire, me dit-il, voici votre route et voici la mienne. À bien vous revoir, Sire!»
– Je vis alors qu’il m’avait reconnu et je lui demandai:
«Brave homme, je vois que tu es parfaitement heureux, plus heureux que moi; il est vrai que tu n’es pas forcé d’apprendre le grec, comme moi, et que tu n’as pas à redouter la fessée pour avoir été dénicher des chardonnerets; mais comment fais-tu pour être si heureux dans ta cabane?»
«Eh! Sire, me dit-il, je ne savais pas que je fusse si heureux. Mais enfin, puisque heureux je suis d’après vous, je crois que mon bonheur vient de ce que personne ne s’occupe de me vouloir rendre heureux. Je suis perdu au fond de ces bois. On m’ignore. J’ignore donc la corvée, l’impôt, et tout ce qui sert à rendre heureux les gens malgré eux. Tâchez de vous souvenir de cela quand vous régnerez, Sire!» Voilà, dit en terminant le roi de Navarre, ce que me raconta le bon bûcheron. Vous voyez bien qu’il n’y faut pas tant de génie, et qu’en somme il suffit de laisser la paix aux gens parce qu’ils s’arrangent un bonheur… au petit bonheur!…
– Votre anecdote est charmante, Sire, dit le prince de Condé. Mais permettez-moi de la compléter…
– On t’écoute, cousin.
– Il y a près de trois ans, à la bataille de Jarnac, je chargeai près de mon père. Vous savez l’effroyable malheur qui me frappa ce jour-là. Mon père fut pris, et moi je fus entraîné par les nôtres assez loin de là; on m’attacha sur ma selle, parce que je voulais charger tout seul pour délivrer mon père. Dans les mouvements désordonnés que je fis, mon cheval se retourna, et voici alors l’affreux spectacle que j’eus sous les yeux: sous un grand chêne, je distinguai parfaitement mon père; il avait dû être blessé au bras, car un chirurgien était en train de le panser; il était debout; un gros de cavaliers du duc d’Anjou était là, pied à terre; tout à coup, l’un de ces forcenés s’élança, je vis luire un éclair, j’entendis la détonation du pistolet, je vis mon père tomber, la tête fracassée, lâchement assassiné, alors que, prisonnier, il était sous la sauvegarde de ses ennemis.
Le jeune prince de Condé s’arrêta un instant, la gorge serrée par ces souvenirs.
– Je m’évanouis, reprit-il. J’avais alors un peu moins de seize ans, et cette faiblesse eût été excusable même chez un plus vieux routier… Mais avant de m’évanouir, j’avais eu le temps d’entendre un des nôtres s’écrier:
«C’est ce misérable Montesquiou qui vient de tuer le prince!»
– Bon. Si je pleurai, vous le croirez sans peine, car j’adorais mon père. Cependant, au bout de six mois, je songeai que j’avais peut-être autre chose à faire que de pleurer, je pris un congé, et je vins à Paris…
– Ah! ah! fit le roi de Navarre, tu ne nous avais jamais dit ça!
– Ma foi, l’occasion est bonne, et je la saisis. Je vins donc à Paris où j’appris bientôt que ce Montesquiou était le capitaine des gardes de M. le duc d’Anjou. Je me cachai dans la maison d’un de nos amis qui voulut bien accepter une commission que je lui donnai…
– Nul n’a jamais su ce qu’était devenu ce Montesquiou, interrompit d’Andelot.
– Patience! reprit le prince de Condé. La commission consistait à aller prier le capitaine de se trouver à la brume sur les bords de la Seine, un peu plus bas que l’ancienne Tuilerie… Montesquiou accepta galamment le cartel, je dois le dire; il vint seul au rendez-vous à l’heure indiquée, et il m’y trouva seul. En m’abordant, il me dit:
«Que me voulez-vous, jeune homme?
– Vous tuer.
– Diable!… Vous êtes bien jeune; j’aurai honte à croiser le fer avec vous…
– Dites que vous avez peur, Montesquiou!
– Qui êtes-vous! fit-il, étonné.
– Je suis le fils de Louis Ier de Bourbon, prince de Condé, assassiné par toi à Jarnac!»
Alors il ne fit plus d’objection, mit bas son manteau et tira sa rapière. J’en fis autant, et nous tombâmes en garde sans plus dire une parole. J’étais comme fou. Je ne sais ni comment j’attaquai, ni comment je parai ou ripostai. Ce que je sais seulement, c’est qu’au bout de trois minutes, je sentis mon fer s’enfoncer comme dans du vide; je regardai à travers le brouillard sanglant qui couvrait mes yeux, je vis mon épée toute rouge, je vis le capitaine Montesquiou étendu à terre frappant du talon le sable de la grève sur lequel se crispaient ses doigts. Je compris qu’il allait mourir. Alors, je me penchai sur lui et je lui dis:
«Quelqu’un t’avait-il poussé à ton acte? Parle! Dis la vérité, puisque tu vas mourir!
– Personne! fit-il dans un râle.
– Personne?… Pas même ton maître, le frère du roi?
– Personne! répéta-t-il. J’ai agi de ma propre volonté.
– Mais pourquoi! Pourquoi, dis! Pourquoi ce crime sur un prisonnier!
– On m’avait persuadé que la mort du prince était nécessaire au bonheur du royaume et qu’il n’y avait ni paix ni bonheur possible tant que des gens refuseraient la messe!… Je vois maintenant que je m’étais trompé…»
En disant ces mots, il rendit un flot de sang et poussa le dernier soupir. Quant à moi, je montai à cheval et je m’en allai, je me sauvai plutôt, à fond de train, heureux d’avoir vengé mon père, et me disant que bien des crimes seront commis encore tant qu’on voudra forcer les gens à prier en latin plutôt qu’en français…
– Ce qui veut dire, mon cousin, fit le roi de Navarre, qu’un roi ne doit pas s’inquiéter de la religion de ses sujets. Eh bien, j’accepte la leçon! Qu’ils prient en français, grec ou latin…
Le Béarnais s’arrêta tout à coup: un pli soucieux barrait le front de Coligny.
Mais en lui-même, le Gascon ajouta:
«Et même, qu’ils ne prient pas du tout!… pourvu que je règne à Paris!…»
Le jeune prince de Condé demeurait assombri par le récit qu’il venait de faire. Pardaillan l’examinait avec une sympathique curiosité. Cette physionomie ouverte, ces yeux francs, ce regard, tantôt d’une grande douceur, tantôt plein d’éclairs, ce visage d’une charmante fraîcheur et d’une réelle beauté, cet ensemble de grâce et de force lui apparaissaient en plein contraste avec la physionomie du roi.
Celui-ci, bien que plus jeune que son cousin, portait les signes d’une ruse fanfaronne qui déguisait sans doute des pensées d’égoïsme. C’était une figure plus rusée que fine. Le Béarnais riait souvent et à tout propos. Il riait bruyamment et parlait haut; ses yeux pétillaient, mais il évitait de regarder en face; il avait la plaisanterie facile et souvent grossière; par là, il a passé pour avoir de l’esprit, comme si l’esprit était dans le bon mot; il affectait ce genre de plaisanterie qui s’appelle de la gauloiserie, racontait des histoires de femmes, se glorifiait de ses succès avec une vantardise toute naturelle dans un esprit aussi «gaulois».