– Chevalier, fit Montmorency, vous plaidez la cause de vos humbles protégées avec une telle ardeur, que déjà je leur suis tout acquis. Que faut-il? Parlez…
– Un peu de patience, monsieur le maréchal. J’ai oublié de vous dire que la mère dont on ne connaît pas le vrai nom s’appelle la Dame en noir. En effet, elle est toujours en grand deuil. Il y a dans cette existence si noble et si pure un épouvantable malheur…
Et Pardaillan continua d’une voix altérée:
– Ce malheur, je voudrais le racheter au prix de mon sang, car quelqu’un des miens en est la cause…
– Quelqu’un des vôtres, chevalier!
– Oui, mon père, mon propre père, monsieur le chevalier de Pardaillan!
– Et comment votre père…
– Je vais vous le dire, monseigneur, en vous faisant le récit de la catastrophe qui a frappé cette noble dame. Sachez donc qu’elle a été mariée… et que son mari dut s’absenter pour longtemps… Vous le voyez, c’est comme l’histoire de l’ami dont vous me parliez.
– Continuez, chevalier.
– Après le départ de son mari, cinq ou six mois après, cette dame mit au monde une enfant. Tout à coup, le mari revint. Ce fut alors que mon père commit le crime…
– Le crime!…
– Oui, monseigneur, fit Pardaillan tandis que deux larmes brûlantes s’échappaient de ses yeux avec une double flamme de sacrifice… le crime! Et ce que je dis là, si quelqu’un le répétait, je tuerais ce quelqu’un avant qu’il ait achevé de prononcer le mot… Mon père enleva la petite fille. Et la mère, la mère qui adorait son enfant, la mère qui fût morte pour éviter une larme au petit ange, la mère, monseigneur, fut placée en présence de cette affreuse alternative: ou elle consentirait à passer aux yeux de son mari pour parjure et adultère, ou son enfant mourrait!…
François de Montmorency était devenu horriblement pâle.
Il suffoquait.
D’un geste violent, il arracha le col de son pourpoint.
– Le nom! gronda-t-il d’une voix rauque.
– Il ne m’appartient pas de vous le dire, monseigneur…
– Comment avez-vous su? Dites!… râla François debout, luttant contre la folie qui envahissait son cerveau.
– Voici la fin. Ces deux femmes, la mère et la fille, viennent d’être enlevées… elles m’ont fait parvenir une lettre qui est adressée à un grand seigneur.
Pardaillan mit un genou à terre, fouilla dans son pourpoint, et acheva:
– Cette lettre, la voici, monseigneur!…
Montmorency ne remarqua pas l’hommage royal que lui rendait le chevalier. Il ne vit pas cette physionomie intrépide qu’auréolait à ce moment la flamme du sacrifice, et qui se levait vers lui, dans un mouvement d’indicible fierté. François ne vit que cette lettre qu’on lui tendait tout ouverte.
Il ne la prit pas tout de suite.
Convulsivement, il porta les deux mains à son front.
Quoi! Il ne rêvait pas!… Ce jeune homme venait bien de lui retracer l’histoire de Jeanne de Piennes!… Ah! Ce nom n’avait pas été prononcé, mais il résonnait dans son cœur avec un bruit de tonnerre!
Quoi! Jeanne vivante! Jeanne travaillant comme une humble ouvrière pour élever sa fille!… sa fille!… Il avait une fille! Jeanne innocente! C’était bien vrai, cet épouvantable drame de la mère torturée se laissant accuser pour sauver l’enfant!…
Était-ce possible?
Et cette lettre! Cette lettre sur laquelle il dardait un regard flamboyant!… Elle contenait donc le récit de la lamentable tragédie! C’était Jeanne qui lui écrivait! Jeanne innocente et fidèle!
– Lisez! monseigneur, dit Pardaillan, lisez… et quand vous aurez lu, interrogez-moi… car si je ne fus pas témoin du crime, je suis du moins le fils de l’homme qui est dénoncé à votre haine… et cet homme… mon père!… eh bien, il m’a parlé… il m’a dit des choses que jadis je n’ai pas comprises, mais qui sont demeurées gravées dans ma mémoire… Lisez, monseigneur…
Alors le maréchal saisit la lettre.
Mais cette lettre, maintenant, tremblait, dansait dans ses mains…
– Voyons, se dit François, tout cela est un rêve, et tout à l’heure je vais m’éveiller dans la réalité qui me paraîtra plus horrible après cet instant d’espoir… Soyons homme!… Ah! j’ai bien supporté la plus effroyable douleur… pourquoi ne supporterais-je pas une fausse joie… car tout cela est un rêve… ce jeune homme n’est qu’un fantôme… cette lettre une illusion… Non, je n’y crois pas, je n’y veux pas croire… et maintenant, essayons de lire!…
Tout de suite, il reconnut l’écriture de Jeanne.
Il résista violemment à la tentation de porter à ses lèvres ce papier qu’elle avait touché, ces caractères qu’elle avait tracés et qui la faisaient palpiter vivante et présente devant lui.
Il lut, tandis qu’un grand bourdonnement emplissait ses oreilles comme si une voix eût clamé l’innocence de Jeanne.
Il lut à grands traits, en deux ou trois reprises…
Puis, quand il eut fini de lire, il se retourna vers le portrait, secoué de sanglots terribles, s’abattit sur le parquet, se traîna sur les genoux, les mains levées désespérément, avec un cri rauque qui faisait explosion sur ses lèvres livides:
– Pardon! Pardon!
Puis il demeura tout à coup immobile, sans connaissance…
Le chevalier courut à lui.
Ce n’était pas le moment d’appeler au secours, de faire intervenir des étrangers ou des laquais dans un tel drame.
Pardaillan s’ingénia de son mieux à ranimer le maréchal. Il le secoua, bassina son front d’eau fraîche, défit les aiguillettes de son pourpoint…
Au bout de quelques minutes, la syncope cessa; François ouvrit les yeux.
Il se releva. Une flamme étrange brillait dans ses yeux. Joie, douleur, espoirs intenses, regrets profonds comme des abîmes, les sentiments les plus contradictoires se heurtaient dans sa tête.
Pardaillan voulut parler.
– Taisez-vous, murmura François, taisez-vous… plus tard… attendez-moi… ici… promettez-moi…
– Je vous le promets, dit Pardaillan.
Montmorency plaça la lettre sous son pourpoint, sur son cœur, et s’élança hors du cabinet. Il courut aux écuries, sella lui-même un cheval, se fit ouvrir la porte de l’hôtel, et le chevalier entendit le galop d’un cheval qui s’éloignait.
Il était une heure du matin.
François traversa Paris à fond de train, guidant son cheval d’instinct, respirant à grands coups, essayant de rétablir l’équilibre de ses pensées.
Le cheval s’arrêta devant la porte Montmartre, fermée comme toutes les portes de Paris.
– Ordre du roi! hurla François dans la nuit.
Le chef de poste sortit tout effaré, reconnut le maréchal, et s’empressa de faire ouvrir la porte et baisser le pont-levis qu’en ces époques troubles on levait tous les soirs.
Le maréchal, en un instant, disparut dans la campagne, et les soldats se dirent qu’un événement grave devait être survenu, peut-être une prise d’armes de huguenots.
Dans la campagne silencieuse et noire, la voix rauque de François rugissait des lambeaux de paroles que couvraient les quadruples sonorités du galop de son cheval frappant le sol d’un sabot affolé.
– Vivante!… Innocente!… Jeanne!… ma fille!…
Peu à peu la furie de la course apaisa la furie des sentiments déchaînés.