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Lorsque François atteignit Montmorency, près Margency il se sentait plus calme.

Plus calme, puisque la joie puissante de tout à l’heure faisait place à la douleur de tant d’années de bonheur perdues!…

Le maréchal, tout droit, sans hésitation, piqua droit à la chaumière où il était apparu à Jeanne et à Henri.

– Ces gens vivent-ils encore? se disait-il. Oh! pourvu qu’ils vivent!…

Ils vivaient! Bien vieux, bien cassés, mais ils vivaient!

Aux rudes coups que frappa François, l’homme se réveilla, s’habilla, arma une vieille arquebuse, et demanda à travers la porte:

– Qui va là?

– Ouvrez, par le ciel! gronda François.

La femme, la vieille nourrice au chef branlant, avec la hâtive lenteur des vieillards, sauta hors du lit, jeta un manteau sur ses épaules et saisit la main de son homme.

– C’est lui! fit-elle, bouleversée d’émotion.

– Qui, lui?

– Le seigneur de Montmorency et de Margency! Ouvre! Il sait tout, maintenant! Puisqu’il vient!…

Et elle arracha la barre de la porte, et elle dit:

– Entrez, monseigneur, je vous attendais… entrez… je ne voulais pas mourir… je savais que vous viendriez…

L’homme avait allumé un flambeau de résine qui fumait en donnant une triste lueur rouge.

Montmorency entra. Il était nu-tête, le col de son pourpoint était déchiré, ses éperons étaient sanglants. On entendait le cheval qui, la bride au cou, les jambes tremblantes, soufflait à coups précipités.

François était tombé sur un escabeau, haletant.

Dans la lueur rouge du flambeau, il vit la vieille debout devant lui, qui essayait de redresser sa taille courbée par l’âge et les longs labeurs de la terre.

Et, chose étrange, comme si elle eût compris qu’à ce moment les distances s’effaçaient, ce fut l’humble tenancière qui interrogea le haut et puissant seigneur.

– Vous venez pour tout savoir? dit-elle.

– Oui! fit-il d’une voix brisée.

Il tremblait. La vieille semblait calme. Peut-être, aussi, que les émotions n’avaient plus prise sur elle.

– Vous avez appris, n’est-ce pas?…

– Oui!…

– Il y a donc une justice! fit la vieille avec une lenteur solennelle.

Et elle ajouta:

– Venez, mon fils.

Et le seigneur de Montmorency, en cette seconde poignante, ne fut pas étonné que cette pauvresse, personnage infiniment humble dans son duché, l’appelât son fils. Et la vieille ne fut pas étonnée non plus que cette expression lui fût tout naturellement venue, elle qui avait tant adoré Jeanne de Piennes en l’appelant sa fille!

François se leva et suivit la vieille qui marchait lentement, courbée, en s’appuyant sur un bâton.

– Éclaire-nous! commanda-t-elle à son homme.

Elle ouvrit une porte, au fond. Le maréchal entra. Il se trouva dans une petite pièce dont la propreté presque élégante contrastait avec le reste du misérable logis. Il y avait là un fauteuil, luxe étonnant dans cette chaumière, et un grand lit à colonnes, couvert de sa courtepointe. Le lit n’était pas défait. Sur le mur, au fond, il y avait deux ou trois images, une vierge grossièrement enluminée, un Juif errant, un crucifix avec un peu de buis en travers, et, juste au chevet, une miniature: le maréchal se reconnut, ses yeux se gonflèrent, deux larmes en jaillirent…

La vieille, alors, parla:

– C’est ici qu’elle est venue, monseigneur, dès le lendemain de votre départ; c’est ici, dans ce lit, qu’elle est restée quatre mois comme morte parce qu’on lui avait dit que vous l’aviez abandonnée, c’est ici qu’elle a pleuré, prié, supplié en prononçant votre nom dans son délire…

Le maréchal tomba à genoux.

Un sanglot effrayant chez un tel homme retentit dans la chaumière.

La vieille se tut, respectant la douleur et la méditation de son seigneur. À l’entrée de la pièce, le vieux paysan, debout, sa torche de résine à la main, semblait une de ces cariatides comme on en voit dans les rêves.

Lorsque le maréchal se releva, la nourrice de Jeanne reprit:

– C’est ici que, lentement, elle est revenue à la vie… Dès lors, elle s’habilla de deuil.

– La dame en noir! murmura sourdement François.

– C’est dans ce lit, monseigneur, qu’est née Loïse, votre fille…

Un frisson secoua Montmorency.

La vieille continua:

– La naissance de l’enfant sauva la mère. Elle qui, peu à peu, dépérissait, retrouva ses forces pour la petite. À mesure que Loïse grandissait, la mère revenait à la vie. Lorsque l’enfant eut son premier sourire, la mère, pour la première fois depuis votre départ, sourit aussi, monseigneur.

François étouffa une sorte de rugissement, et d’un brusque revers de main, essuya la sueur froide qui inondait son visage.

– Faut-il vous dire le reste? demanda la nourrice.

– Tout!… tout ce que vous savez…

– Venez donc! fit la vieille.

Elle sortit de la maison, suivie pas à pas par Montmorency. L’homme suivait aussi; mais il avait laissé la torche à la maison: la nuit, d’ailleurs, était claire; la vallée apparaissait dans la lumière laiteuse de la lune, avec ses masses d’ombre opaque nettement découpées sur les plans de clarté diffuse.

On eût dit trois nocturnes chercheurs de quelque trésor, à les voir marcher lentement, et leurs silhouettes avaient d’étranges attitudes comme la nuit en donne aux êtres dans les campagnes solitaires.

Au coin d’une épaisse haie de houx et d’aubépine, la vieille s’arrêta, se retourna, et son bras s’étendit vers la maison.

– Regardez, monseigneur, dit-elle; d’ici on voit la fenêtre, en ce moment la lune l’éclaire; en plein jour, de cette place, on verrait très bien quelqu’un qui serait debout contre cette fenêtre, dans l’intérieur de la maison, et on distinguerait tous les gestes que ferait ce quelqu’un.

– Mon frère occupait ce poste près de la fenêtre quand je suis entré!

Ces paroles, François ne les prononça pas, mais il les cria en lui-même; comme dans un livide éclair qui eut troué l’obscurité, il revoyait Henri près de la fenêtre, sa toque à la main; il le voyait mieux que dans la réalité puisque maintenant, il donnait un sens à certains gestes d’Henri!…

La vieille, alors, se tourna vers son homme:

– Raconte ce que tu as vu…

L’homme s’approcha, s’inclina devant son seigneur et dit:

– Les choses me sont restées dans la tête comme si elles étaient d’hier; donc, ce jour-là, depuis le matin, j’avais travaillé dans ce champ-là, de l’autre côté de cette haie; m’étant allongé à l’ombre pour dormir, voici ce que je vis en me réveillant: un homme était là, à deux pas de moi tenant dans son manteau je ne savais trop quoi; il avait l’air d’un officier du château, et je me tins coi, par la peur naturelle que doivent nous inspirer les officiers et gens d’armes; il demeura là, peut-être une demi-heure, et moi, je ne bougeai pas; puis, tout à coup, il se redressa à demi et s’en alla vite, courbé le long des haies; au moment où il s’en allait, j’entrevis ce qu’il cachait dans son manteau: c’était un enfant, mais j’étais bien loin de supposer que cet enfant, c’était la fille de notre dame… Voilà ce que je vis, monseigneur, et cela est aussi sûr que vous êtes là. Quand je rentrai à la maison, j’appris que vous étiez venu, et que notre dame était partie.

La nourrice, alors, reprit:

– Ce qui s’était passé entre elle, vous, et monseigneur Henri, je ne le sus pas tout de suite, mais je le devinai en partie par les paroles désespérées qui échappèrent à la pauvre mère… Un homme vint… il rapportait la fillette… la mère faillit devenir folle de joie… Elle s’élança pour vous retrouver, en nous défendant de la suivre… Qu’est-elle devenue? Je ne sais. Je la pleure depuis ce temps, comme si elle était morte. Voilà tout ce que nous savons, monseigneur. J’ai compris, allez! J’ai compris le malheur, et que vous aviez injustement soupçonné la plus pure, la plus fidèle des épouses… Les premières années, quand j’étais forte encore, je venais à Paris à chaque anniversaire du malheur; mais jamais je ne pus vous voir, jamais je ne pus la retrouver, elle… Maintenant, je ne pleure plus, parce que mes yeux n’ont plus de larmes, mais je mourrai en bénissant celui qui viendra me dire: «Elle vit… elle sera heureuse… tant d’injustice sera réparée!» Monseigneur, est-ce cela que vous êtes venu dire à la pauvre vieille nourrice de Jeanne?…