Le duc de Montmorency s’agenouilla devant la vieille paysanne:
– Bénissez-moi donc, fit-il d’une voix brisée par les sanglots, car je vous le dis: Elle vit! Tant d’injustice recevra une éclatante réparation, et Jeanne sera heureuse.
L’humble tenancière fit ce que son seigneur lui demandait; elle étendit sur sa tête ses mains tremblantes et le bénit… Alors, tous les trois, silencieusement, rentrèrent dans la maison.
François s’enferma pendant une heure dans la petite pièce où était née Loïse. Il y resta sans lumière. Les deux vieillards l’entendirent qui pleurait, parlait à haute voix, tantôt avec des éclats de fureur, tantôt avec une douceur infinie.
Puis, lorsqu’un peu de calme fut redescendu en lui, il sortit de la pièce, dit adieu aux deux vieux, et monta à cheval. À Montmorency, il s’arrêta devant la maison du bailli qu’il réveilla, et qui, tout empressé, tout effaré de ce retour imprévu du seigneur, voulait courir faire sonner les cloches.
Mais François l’arrêta d’un geste, et se contenta de demander des parchemins sur lesquels il écrivit rapidement quelques lignes. Ces parchemins, la vieille nourrice les reçut dès le lendemain: c’était une donation pour elle et ses descendants de la maison qu’elle habitait avec les champs y attenant, et une donation de vingt-cinq mille livres d’argent.
En quittant le bailli, François se rendit au château; là encore, il y eut grand émoi; mais le maréchal se contenta de faire venir l’intendant et lui donna ordre de tout mettre en état, disant que sous peu, il viendrait habiter le château; il insista surtout pour que toute une aile fut remise à neuf et luxueusement agencée, ajoutant simplement qu’il aurait l’honneur d’héberger deux princesses de haute qualité à qui cette aile du château serait destinée.
Alors seulement, il s’éloigna au galop, et prit le chemin de Paris.
Il y arriva comme on ouvrait les portes, et se dirigea en une course furieuse vers son hôtel.
Ses pensées demeuraient confuses. Il avait la tête comme endolorie par l’extraordinaire événement qui bouleversait son existence de fond en comble.
Par fugitives lueurs, cette constatation se dressait dans son esprit, Jeanne était fidèle! Jeanne était sa vraie femme! Et lui en avait épousé une autre!
Mais cette pensée, il l’écartait avec une sorte de rage et concentrait tout son effort sur ce point unique:
Jeanne courait un grave danger!
Il fallait la retrouver, la sauver, lui rendre en bonheur au centuple ce qu’elle avait souffert…
De quelle nature serait ce bonheur? Que ferait-il? Tenterait-il une séparation avec Diane de France? Tout cela roulait dans sa tête, mais toujours il revenait à cette pensée qui lui faisait furieusement enfoncer ses éperons dans les flancs de son chevaclass="underline" «La retrouver d’abord!…»
Et c’est ainsi, dans une course éperdue de son imagination surexcitée, toute pareille aux bondissements de son cheval, qu’il accourait vers l’hôtel où Pardaillan l’attendait.
Le chevalier avait passé cette nuit dans une inquiétude et une agitation qui, lorsqu’il y songeait, ne laissaient pas que de le surprendre. Il essaya de se plaisanter lui-même, mais ne réussit guère qu’à s’exaspérer. Il essaya de dormir sur un fauteuil, mais à peine était-il assis que le besoin de marcher à grandes enjambées le remettait sur pied.
Pourquoi le maréchal était-il parti? Où avait-il été? Peut-être tâchait-il simplement de se calmer par une longue course? Ces questions, pendant une heure, l’intéressèrent.
Mais bientôt il comprit que la vraie, la redoutable question était de savoir ce que le maréchal penserait de son père.
Il est vrai que le vieux Pardaillan avait lui-même ramené l’enfant.
Le chevalier se souvenait parfaitement que son père le lui avait dit… Et même, n’avait-il pas donné un diamant à la mère de la fillette enlevée?
Mais tout cela constituait une médiocre excuse; le fait brutal et terrible demeurait tout entier: grâce à cet enlèvement opéré par le vieux Pardaillan, le maréchal avait répudié sa femme! Jeanne de Piennes avait souffert seize années de torture!
Ce fut dans cette inquiétude grandissante que le chevalier attendit le retour du maréchal.
Vers le matin, il se promenait à grands pas agités dans le cabinet, lorsque la porte s’ouvrit. Le suisse, à qui il avait eu affaire la veille, parut et demeura un moment immobile de stupéfaction.
Il faut dire que le maréchal n’avait prévenu personne de la présence du chevalier dans l’hôtel; au moment où il était parti, enfiévré, presque fou, il avait oublié complètement qu’il existait un Pardaillan au monde. D’autre part, le digne suisse n’avait pas vu entrer le chevalier. Son étonnement fut donc des plus naturels.
– Vous! s’écria-t-il lorsqu’il put prononcer un mot.
– Moi-même, mon cher, fit Pardaillan, comment se porte votre blessure?
– Par où êtes-vous entré?
– Par la porte.
Le suisse, peu à peu, se sentait gagné par une de ces colères blanches comme il en avait éprouvé une la veille. Cependant, le souvenir de la force déployée par le jeune homme maintint cette colère dans de raisonnables limites.
– Par la porte! s’écria-t-il! Et qui vous a ouvert?
– Vous, mon cher ami.
Le suisse fit le geste de s’arracher les cheveux.
– Ah! ça, gronda-t-il, m’expliquerez-vous comment vous êtes ici!
– Il y a dix minutes que je me tue à vous le dire; je suis entré par la porte! Et c’est vous qui m’avez ouvert!
– Est-ce moi, aussi, qui vous ai introduit dans ce cabinet?
Et le suisse, avec une ironie suprême, ajouta:
– Dites tout de suite que c’est monseigneur le maréchal!
– Vous y êtes. Du premier coup. Je ne vous aurais pas cru aussi intelligent.
Le suisse, alors, éclata:
– Hors d’ici! Ou plutôt, non! Je vous prends dans l’hôtel que vous voulez dévaliser! Je vais vous faire arrêter et vous remettre entre les mains de la prévôté… Une bonne corde sera la digne récompense…
Le suisse n’eut pas le temps d’achever le discours que promettait cet exorde rempli d’une rancune exagérée. Il se sentit tout à coup saisi par un bras, et s’étant retourné, se trouva face à face avec le maréchal.
– Laissez-nous, dit celui-ci, et veillez à ce qu’on ne nous dérange pas.
Le géant se courba soudain, plus encore sous le poids de la surprise que sous celui du respect, et François avait disparu derrière la porte refermée qu’il exécutait encore des salutations effarées.
– Chevalier, dit Montmorency en entrant, veuillez excuser la façon dont je vous ai quitté. J’étais… fort ému… bouleversé, si j’ose dire.