Me voici maintenant calmé par la course que je viens de faire, et nous allons causer.
Pardaillan comprit ce qui se passait dans l’esprit du maréchal.
– Monseigneur, dit-il avec cette froide simplicité qui donnait une valeur spéciale aux paroles de ce jeune homme, j’ai toujours entendu parler de vous comme d’un noble caractère; j’ai toujours entendu parler aussi de l’orgueil des Montmorency et du prix qu’ils attachent à la grandeur de leur maison; mais cette grandeur et cette noblesse n’ont jamais mieux éclaté à mes yeux que tout à l’heure, quand j’ai vu votre orgueil se fondre sous l’émotion, quand je vous ai vu pleurer devant ce portrait…
– Vous avez raison, s’écria le maréchal; j’ai pleuré, c’est vrai; et j’avoue que c’est une douce chose que de pouvoir pleurer devant un ami… Laissez-moi vous donner ce titre… N’est-ce pas vous qui m’avez apporté la plus grande joie de ma vie!…
– Monsieur le maréchal, fit le chevalier d’une voix altérée, vous oubliez que je suis le fils de M. de Pardaillan.
– Non, je ne l’oublie pas! Et c’est ce qui fait que non seulement je vous aime pour la joie que je vous dois, mais encore que je vous admire pour le sacrifice consenti par vous… Car, évidemment, vous aimez votre père!…
– Oui, dit le jeune homme, j’ai pour M. de Pardaillan une affection profonde. Comment en serait-il autrement? Je n’ai pas connu ma mère, et aussi loin que je remonte dans mon enfance, c’est mon père que je vois penché sur mon berceau, soutenant mes pas incertains, pliant sa rudesse de routier à mes exigences enfantines; puis, plus tard, entreprenant de faire de moi un homme brave, me conduisant aux mêlées, me protégeant de son épée; par les nuits froides où nous couchions sur la dure, que de fois l’ai-je surpris à se dépouiller de son manteau pour me couvrir! Et souvent, quand il me disait: «Tiens, mange et bois, je garde ma part pour plus tard», je fouillais dans son porte-manteau et je m’apercevais qu’il n’avait rien gardé pour lui. Oui, M. de Pardaillan, dans ma vie jusqu’ici solitaire et sans amitié, m’apparaît comme le digne ami dévoué jusqu’à la mort, à qui je dois tout… et que j’aime… n’ayant que lui à aimer!
– Chevalier, dit Montmorency ému, vous êtes un grand cœur. Vous qui aimez votre père à ce point, vous n’avez pas hésité à m’apporter cette lettre qui l’accuse formellement…
Pardaillan releva fièrement la tête.
– C’est que je ne vous ai pas tout dit, monsieur le maréchal! Si j’ai consenti, pour réparer une grande injustice, à vous apporter la lettre accusatrice, c’est que je me réservais de défendre à l’occasion mon père. Je dis: le défendre! Et par tous les moyens en mon pouvoir! C’est-à-dire que je deviendrais le mortel ennemi de quiconque oserait, devant moi, répéter ce que j’ai pu dire: que M. de Pardaillan avait commis un crime!
Un geste farouche échappa au chevalier.
La minute était grave pour lui: dans un instant, il allait être l’ami ou l’ennemi déclaré du père de Loïse, selon ce qu’il répondrait. Il n’en poursuivit pas moins sans hésitation:
– Ainsi, monsieur le maréchal, je suppose que vous me ferez l’honneur de me traiter un moment d’égal à égal. Je m’explique. Avant que nous nous entretenions davantage, je vous demande de me dire en toute franchise quelle attitude vous entendez prendre vis-à-vis de mon père. Êtes-vous son ennemi? Je deviens le vôtre! Songez-vous à vous venger du mal qu’il a pu faire? Je suis prêt à le défendre, le fer à la main…
Le chevalier s’arrêta, frémissant.
Un noble enthousiasme auréolait ce charmant visage d’une rayonnante audace.
Montmorency, pensif, le contemplait et l’admirait. Qu’eût-il dit s’il eût su que ces paroles provocantes, Pardaillan les prononçait le désespoir au cœur, s’il eût su qu’il aimait sa fille!
Il parut hésiter une minute. Cette question que le chevalier venait de préciser avec tant de fermeté, il n’y avait pas songé. On lui demandait en somme d’effacer d’un mot ce qu’il pouvait considérer comme un forfait!… Et quel forfait!… Grâce à Pardaillan, complice d’Henri, l’effroyable erreur avait pu se commettre, et deux existences avaient été brisées…
Mais dans un esprit aussi ferme et aussi droit que celui du maréchal, l’hésitation ne pouvait être de longue durée. Paix ou guerre, il devait prendre sa décision avec sa promptitude et sa générosité habituelles. Il tendit la main à Pardaillan:
– Chevalier, dit-il d’une voix grave, il n’existe et ne peut exister pour moi qu’un seul Pardaillan: c’est celui qui vient de m’arracher à un désespoir que les années faisaient plus profond. Si jamais je me rencontrais avec votre père, ce serait pour le féliciter d’avoir un fils tel que vous…
Le chevalier saisit avec transport la main qui lui était tendue.
– Ah! je puis vous dire maintenant que si une parole de haine contre mon père fût tombée de votre bouche, c’est la mort dans l’âme que je fusse sorti d’ici!
Le maréchal regarda Pardaillan avec étonnement.
Le jeune homme vit qu’il avait failli trahir son secret. Il se hâta de continuer:
– Maintenant, monseigneur, maintenant je puis vous dire aussi que mon père a essayé de réparer le mal qu’il avait fait.
– Comment cela? fit vivement le maréchal.
– Je le tiens de lui-même. Il m’a raconté ces choses, ou plutôt, il me les a à demi révélées, à une époque où certes il ne pensait pas que je dusse avoir un jour l’honneur de vous être présenté. Monseigneur, c’est M. de Pardaillan qui enleva l’enfant, c’est vrai; mais c’est lui qui la ramena à la mère, malgré les ordres qu’il avait reçus…
– Oui, oui, fit le maréchal, je vois comment les choses ont dû se passer… il y a un criminel dans tout cela, et le vrai criminel porte mon nom!
François saisit brusquement la main du chevalier, et, d’une voix sombre, continua:
– Mon enfant, ceci est une chose horrible à penser! Qu’un pareil forfait ait pu être conçu par mon propre frère, que les inventions de cette trahison aient pu prendre naissance chez celui à qui j’avais confié ma femme, cela me paraît un rêve impossible et terrible… Mais laissons tout cela. Chevalier, je vais entreprendre la délivrance de la malheureuse femme qui a tant souffert… Voulez-vous me faire un récit exact et détaillé de tout ce que vous savez?
Pardaillan raconta comment il avait été arrêté, et comment, à la sortie de la Bastille, il avait eu tout ouverte la lettre de Jeanne de Piennes.
Un seul point demeura obscur dans son récit:
Pourquoi Jeanne de Piennes et Loïse s’étaient-elles adressées à lui?… Il eut soin de glisser rapidement sur ce passage dangereux. Quant à pouvoir dire quel danger menaçait les deux femmes, qui les avait enlevées, où elles se trouvaient, Pardaillan ne pouvait rien dire de précis là-dessus. Mais il avait des soupçons qu’il exposa:
– Il y a deux pistes possibles, dit-il en terminant, je vous ai dit que j’avais vu rôder le duc d’Anjou et ses mignons autour de la maison de la rue Saint-Denis. Peut-être est-ce donc au frère du roi que vous devrez demander compte de cette disparition.
Le maréchal secoua la tête.
– Je connais Henri d’Anjou, dit-il. L’action violente l’effraie. Il n’est pas homme à risquer un scandale.
– Alors, monseigneur, j’en reviens à la supposition qui n’a cesse de me hanter. Je suppose qu’un hasard a pu mettre le maréchal de Damville en présence de la duchesse de Montmorency, et que nous devons commencer nos recherches du côté de l’hôtel de Mesmes. C’est ce que je disais cette nuit au comte de Marillac, que j’étais venu prier de m’aider dans mes recherches.
– Je crois que vous avez raison, fit le maréchal avec une violente agitation. Je vais de ce pas trouver mon frère… Mais, dites-moi, si vous ne m’aviez pas trouvé à Paris, vous eussiez donc entrepris cette délivrance? Pourquoi? Quel intérêt particulier pouvait vous guider?