Il l'employa sans un brin de repos,
Du fin matin à la nuit grande,
A mener pâturer les bestiaux
Dans l'herbe déleudée de la lande,
Mais un soir qu'il était tout joyeux
D'avoir liché queuqu's coups d'vin,
Il se sentit devenir amoureux
Et sauta dans le lit de la Julie,
La Julie, qu'était si jolie…
Depuis c'jour-là, devenu fou d'amour,
Il t'y paya des amusettes,
Des affutiaux qu'l'orfèv' du bourg
Vous compte toujours des yeux d'la tête
Puis vendit brêmaill's et genêts,
Vendit sa lande et son troupet
A seule fin de s'faire des jaunets
Pour mettre dans le bas blanc de la Julie,
La Julie, qu'était si jolie…
Si bien qu'un coup qu'il eut plus rien,
Il eut vendu jusqu'à sa ferme,
A'l'mit dehors au vent du chemin
Comme un gars qui pai' plus son terme,
Mais ce jour-là, c'était la Saint-Jean.
Pour quatre paires de sabiots par an
Avec la croûte et puis le logement,
Il s'embaucha chez la Julie,
La Julie, qu'était si jolie…
La p'tite marie
Paroles: Edith Piaf. Musique: Marguerite Monnot 1950
Tout comme je traversais l'avenue,
Quelqu'un s'est cogné dans ma vue
Et qui m'a dit à brûle-pourpoint:
"Vous connaissiez la p'tite Marie,
Si jeune, et surtout si jolie?
Ben, elle est morte depuis ce matin…"
"Mais comment ça? C'est effroyable!"
"C'est pire que ça: c'est incroyable!"
"Hier encore… et aujourd'hui…"
"Eh oui, voilà… Tous est fini…"
Alors là, j'ai pensé à nous,
Aux petites histoires de rien du tout,
Aux choses qui prennent des proportions
Rien que dans notre imagination.
C'est pas grand chose, un grand amour.
Ah non, vraiment, ça ne pèse pas lourd.
Pour peu qu'on se quitte sur une dispute
Et que la fierté entre dans la lutte,
Qu'on s'en aille chacun de son côté,
R'garde un peu ce qui peut t'arriver…
Je la revois, la p'tite Marie.
Mon Dieu, comme elle était jolie.
'y a des coups vraiment malheureux.
Elle avait tout pour être heureuse.
Bien sûr, elle est pas malheureuse…
Mais lui qui reste, ça c'est affreux.
Qu'est-ce qu'il va faire de ses journées
Et de toutes ses nuits, et de ses années?
Hier encore… et aujourd'hui…
Leur belle histoire, elle est finie.
Alors là, moi, je pense à nous,
Aux p'tites histoires de rien du tout,
Aux choses qui prennent des proportions
Rien que dans notre imagination.
Comment t'ai-je quitté ce matin?
On a voulu faire les malins.
On s'est quittés sur une dispute
Et on a joué à cœur qui lutte,
Alors t'es parti de ton côté.
Pourvu qu'il n'te soit rien arrivé…
Mon Dieu, ayez pitié de moi.
Demandez-moi n'importe quoi,
Mais lui, surtout, laissez-le moi…
Oh, mon chéri, tu étais là…
Je parlais seule, comme tu le vois…
Mon amour, prends-moi dans tes bras.
Non… ne dis rien… C'est ça, tais-toi.
Tu te souviens d' la p'tite Marie?
La gosse qui aimait tant la vie…
Ben, elle est morte depuis ce matin.
Oui, comme tu dis, c'est effroyable…
C'est pire que ça, c'est incroyable…
Serre-moi plus fort tout contre toi…
Chéri… Comme je suis bien dans tes bras.
La petite boutique
Paroles: Roméo Carles. Musique: O. Hodeige 1936
Je sais, dans un quartier désert,
Un coin qui se donne des airs
De province aristocratique.
J'y découvris l'autre saison,
Encastrée entre deux maisons,
Une miniscule boutique.
Un beau chat noir était vautré
Sur le seuil quand je suis entrée.
Il leva sur moi ses prunelles
Puis il eut l'air en me voyant
De se dire: "Tiens! Un client…
Quelle chose sensationnelle!"
Ce magazin d'antiquités
Excitait ma curiosité
Par sa désuète apparence.
Une clochette au son fêlé
Se mit à tintinnabuler.
Dans le calme et tiède silence,
Soudain, sorti je ne sais d'où,
Un petit vieillard aux yeux doux
Me fit un grand salut baroque
Et j'eus l'étrange sentiment
De vivre un très ancien moment
Fort éloigné de notre époque.
Je marchandais un vieux bouquin
Dont la reliure en maroquin
Gardait l'odeur des chambres closes
Lorsque, je ne sais trop comment,
Je me mis, au bout d'un moment,
A parler de tout autre chose
Mais le vieux ne connaissait rien.
Quel étonnement fut le mien
De constater que le bonhomme
Ne savait rien, évidemment,
Des faits et des événements
Qui passionnaient les autres hommes.
Il ignorait tout de ce temps,
Aussi bien les gens importants
Que les plus célèbres affaires
Et c'était peut-être cela
Qui, dans ce tranquille coin-là,
Créait cette étrange atmosphère.
J'acquis le bouquin poussiéreux
Et je partis le cœur heureux.
Le chat noir, toujours impassible,
Dans un petit clignement d'yeux
Parut me dire, malicieux:
"Tu ne croyais pas ça possible!…"
Je m'en allai, et puis voilà.
Mon anecdote finit là
Car cette histoire ne comprend
Ni chute, ni moralité
Mais quand je suis trop affectée
Par le potins que l'on colporte,
Par les scandales dégoûtants,
Par les procédés révoltants
Des requins de la politique,
Afin de mieux m'éloigner d'eux
Je vais passer une heure ou deux
Dans cette petite boutique…
La rue aux chansons
Paroles et Musique: Michel Emer 1951
C'est la rue aux chansons.
C'est la rue de la joie
Où, dans toutes les maisons,
Sans rimes, ni raison,
L'on chante à pleine voix
Dès le lever du jour.
Tout le monde est heureux
Et chacun, à son tour,
Dans le gris des faubourgs,
Invente le ciel bleu.
L'on n'y rencontre pas
Des amours malheureuses.
On s'aime, on ne s'aime pas.
On s'embrasse, on s'en va.
On chante, et puis voilà.
Vous, les désenchantés
Qui pleurez sans raison,
Pour apprendre à chanter
Venez tous habiter
Dans la rue aux chansons.