– Je ne ris pas du tout, répondit d’une voix sonore et gaie Nicolas Vsévolodovitch; – au contraire, je suis convaincu que je trouverai là les gens les plus sérieux.
– De «mornes imbéciles», comme vous les avez appelés un jour.
– Rien n’est parfois plus amusant qu’un morne imbécile.
– Ah! vous dites cela à propos de Maurice Nikolaïévitch! Je suis sûr qu’il est venu tout à l’heure vous offrir sa fiancée, hein? Figurez-vous, c’est moi qui l’ai poussé indirectement à faire cette démarche. D’ailleurs, s’il ne la cède pas, nous la lui prendrons nous-mêmes, pas vrai?
Sans doute Pierre Stépanovitch savait qu’il jouait gros jeu en mettant la conversation sur ce sujet; mais lorsque sa curiosité était vivement excitée, il aimait mieux tout risquer que de rester dans l’incertitude. Nicolas Vsévolodovitch se contenta de sourire.
– Vous comptez toujours m’aider? demanda-t-il.
– Si vous faites appel à mon aide. Mais vous savez qu’il n’y a qu’un bon moyen.
– Je connais votre moyen.
– Non, c’est encore un secret. Seulement rappelez-vous que ce secret coûte de l’argent.
– Je sais même combien il coûte, grommela à part soi Stavroguine.
Pierre Stépanovitch tressaillit.
– Combien? Qu’est-ce que vous avez dit?
– J’ai dit: Allez-vous-en au diable avec votre secret! Apprenez-moi plutôt qui nous verrons là. Je sais que Virguinsky reçoit à l’occasion de sa fête, mais quels sont ses invités?
– Oh! il y aura là une société des plus variées! Kiriloff lui-même y sera.
– Tous membres de sections?
– Peste, comme vous y allez! Jusqu’à présent il n’existe pas encore ici une seule section organisée.
– Comment donc avez-vous fait pour répandre tant de proclamations?
– Là où nous allons, il n’y aura en tout que quatre sectionnaires. En attendant, les autres s’espionnent à qui mieux mieux, et chacun d’eux m’adresse des rapports sur ses camarades. Ces gens-là donnent beaucoup d’espérances. Ce sont des matériaux qu’il faut organiser. Du reste, vous-même avez rédigé le statut, il est inutile de vous expliquer les choses.
– Eh bien, ça ne marche pas? Il y a du tirage?
– Ça marche on ne peut mieux. Je vais vous faire rire: le premier moyen d’action, c’est l’uniforme. Il n’y a rien de plus puissant que la livrée bureaucratique. J’invente exprès des titres et des emplois: j’ai des secrétaires, des émissaires secrets, des caissiers, des présidents, des registrateurs; ce truc réussit admirablement. Vient ensuite, naturellement, la sentimentalité, qui chez nous est le plus efficace agent de la propagande socialiste. Le malheur, ce sont ces sous-lieutenants qui mordent. Et puis il y a les purs coquins; ces derniers sont parfois fort utiles, mais avec eux on perd beaucoup de temps, car ils exigent une surveillance continuelle. Enfin la principale force, le ciment qui relie tout, c’est le respect humain, la peur d’avoir une opinion à soi. Oui, c’est justement avec de pareilles gens que le succès est possible. Je vous le dis, ils se jetteraient dans le feu à ma voix: je n’aurai qu’à leur dire qu’ils manquent de libéralisme. Des imbéciles me blâment d’avoir trompé tous mes associés d’ici en leur parlant de comité central et de «ramifications innombrables». Vous-même vous m’avez une fois reproché cela, mais où est la tromperie? Le comité central, c’est moi et vous; quant aux ramifications, il y en aura autant qu’on voudra.
– Et toujours de la racaille semblable?
– Ce sont des matériaux. Ils sont bons tout de même.
– Vous n’avez pas cessé de compter sur moi?
– Vous serez le chef, la force dirigeante; moi, je ne serai que votre second, votre secrétaire. Vous savez, nous voguerons portés sur un esquif aux voiles de soie, aux rames d’érable; à la poupe sera assise une belle demoiselle, Élisabeth Nikolaïevna… est-ce qu’il n’y a pas une chanson comme cela?…
Stavroguine se mit à rire.
– Non, je préfère vous donner un bon conseil. Vous venez d’énumérer les procédés dont vous vous servez pour cimenter vos groupes, ils se réduisent au fonctionnarisme et à la sentimentalité, tout cela n’est pas mauvais comme clystère, mais il y a quelque chose de meilleur encore: persuadez à quatre membres d’une section d’assassiner le cinquième sous prétexte que c’est un mouchard, et aussitôt le sang versé les liera tous indissolublement à vous. Ils deviendront vos esclaves, ils n’oseront ni se mutiner, ni vous demander des comptes. Ha, ha, ha!
– «Toi pourtant, il faudra que tu me payes cela», pensa à part soi Pierre Stépanovitch, «et pas plus tard que ce soir. Tu te permets beaucoup trop.»
Voilà ou à peu près ce que dut se dire Pierre Stépanovitch. Du reste, ils approchaient déjà de la maison de Virguinsky.
– Vous m’avez probablement fait passer auprès d’eux pour quelque membre arrivé de l’étranger, en rapport avec l’Internationale, pour un réviseur? demanda tout à coup Stavroguine.
– Non, le réviseur, ce sera un autre; vous, vous êtes un des membres qui ont fondé la société à l’étranger, et vous connaissez les secrets les plus importants – voilà votre rôle. Vous parlerez sans doute?
– Où avez-vous pris cela?
– Maintenant vous êtes tenu de parler.
Dans son étonnement, Nicolas Vsévolodovitch s’arrêta au milieu de la rue, non loin d’un réverbère. Pierre Stépanovitch soutint avec une tranquille assurance le regard de son compagnon. Celui-ci lança un jet de salive et se remit en marche.
– Et vous, est-ce que vous prendrez la parole? demanda-t-il brusquement à Pierre Stépanovitch.
– Non, je vous écouterai.
– Que le diable vous emporte! Au fait, vous me donnez une idée.
– Laquelle? fit vivement Pierre Stépanovitch.
– Soit, je parlerai peut-être là, mais ensuite je vous flanquerai une rossée, et, vous savez, une rossée sérieuse.
– Dites-donc, tantôt j’ai répété à Karmazinoff le propos que vous avez tenu sur son compte, à savoir qu’il faudrait le fesser, non pas seulement pour la forme, mais vigoureusement, comme on fesse un moujik.
– Mais je n’ai jamais dit cela, ha, ha!
– N’importe. Se non è vero…
– Eh bien, merci, je vous suis très obligé.
– Savez-vous ce que dit Karmazinoff? D’après lui, notre doctrine est, au fond, la négation de l’honneur, et affirmer franchement le droit au déshonneur, c’est le plus sûr moyen d’avoir les Russes pour soi.
– Paroles admirables! Paroles d’or! s’écria Stavroguine; – il a dit le vrai mot! Le droit au déshonneur, – mais, avec cela, tout le monde viendra à nous, il ne restera plus personne dans l’autre camp! Écoutez pourtant, Verkhovensky, vous ne faites pas partie de la haute police, hein?
– Celui qui se pose de pareilles questions les garde généralement pour lui.
– Sans doute, mais nous sommes entre nous.
– Non, jusqu’à présent je ne sers pas dans la haute police. Assez, nous voici arrivés. Composez votre physionomie, Stavroguine; moi, j’ai toujours soin de me faire une tête quand je vais chez eux. Il faut se donner un air un peu sombre, voilà tout; ce n’est pas bien malin.