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Madame Virguinsky s’adressa au boiteux d’un ton qui trahissait une certaine inquiétude:

– Parlez-vous sérieusement? Est-il possible que cet homme, ne sachant que faire des neuf dixièmes de l’humanité, les réduise en esclavage? Depuis longtemps je le soupçonnais.

– C’est de votre frère que vous parlez ainsi? demanda le boiteux.

– La parenté? Vous moquez-vous de moi, oui ou non?

– D’ailleurs, travailler pour des aristocrates et leur obéir comme à des dieux, c’est une lâcheté! observa l’étudiante irritée.

– Ce que je propose n’est point une lâcheté, j’offre en perspective le paradis, un paradis terrestre, et il ne peut pas y en avoir un autre sur la terre, répliqua d’un ton d’autorité Chigaleff.

– Moi, cria Liamchine, – si je ne savais que faire des neuf dixièmes de l’humanité, au lieu de leur ouvrir le paradis, je les ferais sauter en l’air, et je ne laisserais subsister que le petit groupe des hommes éclairés, qui ensuite se mettraient à vivre selon la science.

– Il n’y a qu’un bouffon qui puisse parler ainsi! fit l’étudiante pourpre d’indignation.

– C’est un bouffon, mais il est utile, lui dit tout bas madame Virguinsky.

Chigaleff se tourna vers Liamchine.

– Ce serait peut-être la meilleure solution du problème! répondit-il avec chaleur; – sans doute, vous ne savez pas vous-même, monsieur le joyeux personnage, combien ce que vous venez de dire est profond. Mais comme votre idée est presque irréalisable, il faut se borner au paradis terrestre, puisqu’on a appelé cela ainsi.

– Voilà passablement d’absurdités! laissa, comme par mégarde, échapper Verkhovensky. Du reste, il ne leva pas les yeux et continua, de l’air le plus indifférent, à se couper les ongles.

Le boiteux semblait n’avoir attendu que ces mots pour empoigner Pierre Stépanovitch.

– Pourquoi donc sont-ce des absurdités? demanda-t-il aussitôt. – M. Chigaleff est jusqu’à un certain point un fanatique de philanthropie; mais rappelez-vous que dans Fourier, dans Cabet surtout, et jusque dans Proudhon lui-même, on trouve quantité de propositions tyranniques et fantaisistes au plus haut degré. M. Chigaleff résout la question d’une façon peut-être beaucoup plus raisonnable qu’ils ne le font. Je vous assure qu’en lisant son livre il est presque impossible de ne pas admettre certaines choses. Il s’est peut-être moins éloigné de la réalité qu’aucun de ses prédécesseurs, et son paradis terrestre est presque le vrai, celui-là même dont l’humanité regrette la perte, si toutefois il a jamais existé.

– Allons, je savais bien que j’allais m’ennuyer ici, murmura Pierre Stépanovitch.

– Permettez, reprit le boiteux en s’échauffant de plus en plus, – les entretiens et les considérations sur la future organisation sociale sont presque un besoin naturel pour tous les hommes réfléchis de notre époque. Hertzen ne s’est occupé que de cela toute sa vie. Biélinsky, je le tiens de bonne source, passait des soirées entières à discuter avec ses amis les détails les plus minces, les plus terre-à-terre, pourrait-on dire, du futur ordre des choses.

– Il y a même des gens qui en deviennent fous, observa brusquement le major.

– Après tout, on arrive peut-être encore mieux à un résultat quelconque par ces conversations que par un majestueux silence du dictateur, glapit Lipoutine osant enfin ouvrir le feu.

– Le mot d’absurdité ne s’appliquait pas, dans ma pensée, à Chigaleff, dit en levant à peine les yeux Pierre Stépanovitch. – Voyez-vous, messieurs, continua-t-il négligemment, – à mon avis, tous ces livres, les Fourier, les Cabet, tous ces «droits au travail», le Chigalévisme, ce ne sont que des romans comme on peut en écrire des centaines de mille. C’est un passe-temps esthétique. Je comprends que vous vous ennuyiez dans ce méchant petit trou, et que, pour vous distraire, vous vous précipitiez sur le papier noirci.

– Permettez, répliqua le boiteux en s’agitant sur sa chaise, – quoique nous ne soyons que de pauvres provinciaux, nous savons pourtant que jusqu’à présent il ne s’est rien produit de si nouveau dans le monde que nous ayons beaucoup à nous plaindre de ne l’avoir pas vu. Voici que de petites feuilles clandestines imprimées à l’étranger nous invitent à former des groupes ayant pour seul programme la destruction universelle, sous prétexte que tous les remèdes sont impuissants à guérir le monde, et que le plus sûr moyen de franchir le fossé, c’est d’abattre carrément cent millions de têtes. Assurément l’idée est belle, mais elle est pour le moins aussi incompatible avec la réalité que le «chigavélisme» dont vous parliez tout à l’heure en termes si méprisants.

– Eh bien, mais je ne suis pas venu ici pour discuter, lâcha immédiatement Verkhovensky, et, sans paraître avoir conscience de l’effet que cette parole imprudente pouvait produire, il approcha de lui la bougie afin d’y voir plus clair.

– C’est dommage, grand dommage que vous ne soyez pas venu pour discuter, et il est très fâcheux aussi que vous soyez en ce moment si occupé de votre toilette.

– Que vous importe ma toilette?

Lipoutine vint de nouveau à la rescousse du boiteux:

– Abattre cent millions de têtes n’est pas moins difficile que de réformer le monde par la propagande; peut-être même est-ce plus difficile encore, surtout en Russie.

– C’est sur la Russie que l’on compte à présent, déclara un des officiers.

– Nous avons aussi entendu dire que l’on comptait sur elle, répondit le professeur. – Nous savons qu’un doigt mystérieux a désigné notre belle patrie comme le pays le plus propice à l’accomplissement de la grande œuvre. Seulement voici une chose: si je travaille à résoudre graduellement la question sociale, cette tâche me rapporte quelques avantages personnels; j’ai le plaisir de bavarder, et je reçois du gouvernement un tchin en récompense de mes efforts pour le bien public. Mais si je me rallie à la solution rapide, à celle qui réclame cent millions de têtes, qu’est-ce que j’y gagne personnellement? Dès que vous vous mettez à faire de la propagande, on vous coupe la langue.

– À vous on la coupera certainement, dit Verkhovensky.

– Vous voyez. Or, comme, en supposant les conditions les plus favorables, un pareil massacre ne sera pas achevé avant cinquante ans, n’en mettons que trente si vous voulez (vu que ces gens-là ne sont pas des moutons et ne se laisseront pas égorger sans résistance), ne vaudrait-il pas mieux prendre toutes ses affaires et se transporter dans quelque île de l’océan Pacifique pour y finir tranquillement ses jours? Croyez-le, ajouta-t-il en frappant du doigt sur la table, – par une telle propagande vous ne ferez que provoquer l’émigration, rien de plus!