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– Vous auriez dû demander cela plus tôt. Pourquoi donc avez-vous répondu? Vous avez consenti, et maintenant vous vous ravisez.

– La franchise étourdie avec laquelle vous avez posé votre principale question me donne à penser que vous n’avez ni droits, ni pleins pouvoirs, et que vous avez simplement satisfait une curiosité personnelle.

– Mais qu’est-ce qui vous fait dire cela? Pourquoi parlez-vous ainsi? répliqua Pierre Stépanovitch, qui, semblait-il, commençait à être fort inquiet.

– C’est que, quand on pratique des affiliations, quelles qu’elles soient, on fait cela du moins en tête-à-tête et non dans une société de vingt personnes inconnues les unes aux autres! lâcha tout net le professeur. Emporté par la colère, il mettait les pieds dans le plat. Verkhovensky, l’inquiétude peinte sur le visage, se retourna vivement vers l’assistance:

– Messieurs, je considère comme un devoir de déclarer à tous que ce sont là des sottises, et que notre conversation a dépassé la mesure. Je n’ai encore affilié absolument personne, et nul n’a le droit de dire que je pratique des affiliations, nous avons simplement exprimé des opinions. Est-ce vrai? Mais, n’importe, vous m’alarmez, ajouta-t-il en s’adressant au boiteux: – je ne pensais pas qu’ici le tête-à-tête fût nécessaire pour causer de choses si innocentes, à vrai dire. Ou bien craignez-vous une dénonciation? Se peut-il que parmi nous il y ait en ce moment un mouchard?

Une agitation extraordinaire suivit ces paroles; tout le monde se mit à parler en même temps.

– Messieurs, s’il en est ainsi, poursuivit Pierre Stépanovitch, – je me suis plus compromis qu’aucun autre; par conséquent, je vous prie de répondre à une question, si vous le voulez bien, s’entend. Vous êtes parfaitement libres.

– Quelle question? quelle question? cria-t-on de toutes parts.

– Une question après laquelle on saura si nous devons rester ensemble ou prendre silencieusement nos chapkas et aller chacun de son côté.

– La question, la question?

– Si l’un de vous avait connaissance d’un assassinat politique projeté, irait-il le dénoncer, prévoyant toutes les conséquences, ou bien resterait-il chez lui à attendre les événements? Sur ce point les manières de voir peuvent être différentes. La réponse à la question dira clairement si nous devons nous séparer ou rester ensemble, et pas seulement durant cette soirée. Permettez-moi de m’adresser d’abord à vous, dit-il au boiteux.

– Pourquoi d’abord à moi?

– Parce que c’est vous qui avez donné lieu à l’incident. Je vous en prie, ne biaisez pas, ici les faux-fuyants seraient inutiles. Mais, du reste, ce sera comme vous voudrez; vous êtes parfaitement libre.

– Pardonnez-moi, mais une semblable question est offensante.

– Permettez, ne pourriez-vous pas répondre un peu plus nettement?

– Je n’ai jamais servi dans la police secrète, dit le boiteux, cherchant toujours à éviter une réponse directe.

– Soyez plus précis, je vous prie, ne me faites pas attendre.

Le boiteux fut si exaspéré qu’il cessa de répondre. Silencieux, il regardait avec colère par-dessous ses lunettes le visage de l’inquisiteur.

– Un oui ou un non? Dénonceriez-vous ou ne dénonceriez-vous pas? cria Verkhovensky.

– Naturellement je ne dénoncerais pas! cria deux fois plus fort le boiteux.

– Et personne ne dénoncera, sans doute, personne! firent plusieurs voix.

– Permettez-moi de vous interroger, monsieur le major, dénonceriez-vous ou ne dénonceriez-vous pas? poursuivit Pierre Stépanovitch. – Et, remarquez, c’est exprès que je m’adresse à vous.

– Je ne dénoncerais pas.

– Mais si vous saviez qu’un autre, un simple mortel, fût sur le point d’être volé et assassiné par un malfaiteur, vous préviendriez la police, vous dénonceriez?

– Sans doute, parce qu’ici ce serait un crime de droit commun, tandis que dans l’autre cas, il s’agirait d’une dénonciation politique. Je n’ai jamais été employé dans la police secrète.

– Et personne ici ne l’a jamais été, déclarèrent nombre de voix. – Inutile de questionner, tous répondront de même. Il n’y a pas ici de délateurs!

– Pourquoi ce monsieur se lève-t-il? cria l’étudiante.

– C’est Chatoff. Pourquoi vous êtes-vous levé, Chatoff? demanda madame Virguinsky.

Chatoff s’était levé en effet, il tenait sa chapka à la main et regardait Verkhovensky. On aurait dit qu’il voulait lui parler, mais qu’il hésitait. Son visage était pâle et irrité. Il se contint toutefois, et, sans proférer un mot, se dirigea vers la porte.

– Cela ne sera pas avantageux pour vous, Chatoff! lui cria Pierre Stépanovitch.

Chatoff s’arrêta un instant sur le seuiclass="underline"

– En revanche, un lâche et un espion comme toi en fera son profit! vociféra-t-il en réponse à cette menace obscure, après quoi il sortit.

Ce furent de nouveaux cris et des exclamations.

– L’épreuve est faite!

– Elle n’était pas inutile!

– N’est-elle pas venue trop tard?

– Qui est-ce qui l’a invité? – Qui est-ce qui l’a laissé entrer? – Qui est-il? – Qu’est-ce que ce Chatoff? – Dénoncera-t-il ou ne dénoncera-t-il pas?

On n’entendait que des questions de ce genre.

– S’il était un dénonciateur, il aurait caché son jeu au lieu de s’en aller, comme il l’a fait, en lançant un jet de salive, observa quelqu’un.

– Voilà aussi Stavroguine qui se lève. Stavroguine n’a pas répondu non plus à la question, cria l’étudiante.

Effectivement, Stavroguine s’était levé, et aussi Kiriloff, qui se trouvait à l’autre bout de la table.

– Permettez, monsieur Stavroguine, dit d’un ton roide Arina Prokhorovna, – tous ici nous avons répondu à la question, tandis que vous vous en allez sans rien dire?

– Je ne vois pas la nécessité de répondre à la question qui vous intéresse, murmura Nicolas Vsévolodovitch.

– Mais nous nous sommes compromis, et vous pas, crièrent quelques uns.

– Et que m’importe que vous vous soyez compromis? répliqua Stavroguine en riant, mais ses yeux étincelaient.

– Comment, que vous importe? Comment, que vous importe? s’exclama-t-on autour de lui. Plusieurs se levèrent précipitamment.

– Permettez, messieurs, permettez, dit très haut le boiteux, – M. Verkhovensky n’a pas répondu non plus à la question, il s’est contenté de la poser.

Cette remarque produisit un effet extraordinaire. Tout le monde se regarda. Stavroguine éclata de rire au nez du boiteux et sortit, Kiriloff le suivit. Verkhovensky s’élança sur leurs pas et les rejoignit dans l’antichambre.

– Que faites-vous de moi? balbutia-t-il en saisissant la main de Nicolas Vsévolodovitch qu’il serra de toutes ses forces. Stavroguine ne répondit pas et dégagea sa main.

– Allez tout de suite chez Kiriloff, j’irai vous y retrouver… Il le faut pour moi, il le faut!

– Pour moi ce n’est pas nécessaire, répliqua Stavroguine.

– Stavroguine y sera, décida Kiriloff. – Stavroguine, cela est nécessaire pour vous. Je vous le prouverai quand vous serez chez moi.