– Que faut-il, dites-moi?
– Alors, c’est que rien n’a été préparé.
Elle indiqua tout ce dont on avait besoin, et je dois ici rendre cette justice qu’elle se limita aux choses les plus indispensables. Quelques-unes se trouvaient dans la chambre. Marie tendit sa clef à son mari pour qu’il fouillât dans son sac de voyage. Comme les mains de Chatoff tremblaient, il mit beaucoup de temps à ouvrir la serrure. La malade se fâcha, mais Arina Prokhorovna s’étant vivement avancée vers Chatoff pour lui prendre la clef, Marie ne voulut pas permettre à la sage-femme de visiter son sac, elle insista en criant et en pleurant pour que son époux seul se chargeât de ce soin.
Il fallut aller chercher certains objets chez Kiriloff. Chatoff n’eut pas plus tôt quitté la chambre que sa femme le rappela à grands cris; il ne put la calmer qu’en lui disant pourquoi il sortait, et en lui jurant que son absence ne durerait pas plus d’une minute.
– Eh bien, vous êtes difficile à contenter, madame, ricana l’accoucheuse: – tout à l’heure la consigne était: tourne-toi du côté du mur et ne te permets pas de me regarder; à présent, c’est autre chose: ne t’avise pas de me quitter un seul instant, et vous vous mettez à pleurer. Pour sûr, il va penser quelque chose. Allons, allons, ne vous fâchez pas, je plaisante.
– Il n’osera rien penser.
– Ta-ta-ta, s’il n’était pas amoureux de vous comme un bélier, il n’aurait pas couru les rues à perdre haleine et fait aboyer tous les chiens de la ville. Il a brisé un châssis chez moi.
V
Chatoff trouva Kiriloff se promenant encore d’un coin de la chambre à l’autre, et tellement absorbé qu’il avait même oublié l’arrivée de Marie Ignatievna; il écoutait sans comprendre.
– Ah! oui, fit-il soudain, comme s’arrachant avec effort et pour un instant seulement à une idée qui le fascinait, – oui,… la vieille… Votre femme ou la vieille? Attendez; votre femme et la vieille n’est-ce pas? Je me rappelle; j’ai passé chez elle; la vieille viendra, seulement ce ne sera pas tout de suite. Prenez le coussin. Quoi encore? Oui… Attendez, avez-vous quelquefois, Chatoff, la sensation de l’harmonie éternelle?
– Vous savez, Kiriloff, vous ne pouvez plus passer les nuits sans dormir.
L’ingénieur revint à lui, et, chose étrange, se mit à parler d’une façon beaucoup plus coulante qu’il n’avait coutume de le faire; évidemment, les idées qu’il exprimait étaient depuis longtemps formulées dans son esprit, et il les avait peut-être couchées par écrit:
– Il y a des moments, – et cela ne dure que cinq ou six secondes de suite, où vous sentez soudain la présence de l’harmonie éternelle. Ce phénomène n’est ni terrestre, ni céleste, mais c’est quelque chose que l’homme, sous son enveloppe terrestre, ne peut supporter. Il faut se transformer physiquement ou mourir. C’est un sentiment clair et indiscutable. Il vous semble tout à coup être en contact avec toute la nature, et vous dites: Oui, cela est vrai. Quand Dieu a créé le monde, il a dit à la fin de chaque jour de la création: «Oui, cela est vrai, cela est bon.» C’est… ce n’est pas de l’attendrissement, c’est de la joie. Vous ne pardonnez rien, parce qu’il n’y a plus rien à pardonner. Vous n’aimez pas non plus, oh! ce sentiment est supérieur à l’amour! Le plus terrible, c’est l’effrayante netteté avec laquelle il s’accuse, et la joie dont il vous remplit. Si cet état dure plus de cinq secondes, l’âme ne peut y résister et doit disparaître. Durant ces cinq secondes, je vis toute une existence humaine, et pour elles je donnerais toute ma vie, car ce ne serait pas les payer trop cher. Pour supporter cela pendant dix secondes, il faut se transformer physiquement. Je crois que l’homme doit cesser d’engendrer. Pourquoi des enfants, pourquoi le développement si le but est atteint? Il est dit dans l’Évangile qu’après la résurrection on n’engendrera plus, mais qu’on sera comme les anges de Dieu. C’est une figure. Votre femme accouche?
– Kiriloff, est-ce que ça vous prend souvent?
– Une fois tous les trois jours, une fois par semaine.
– Vous n’êtes pas épileptique?
– Non.
– Alors vous le deviendrez. Prenez garde, Kiriloff, j’ai entendu dire que c’est précisément ainsi que cela commence. Un homme sujet à cette maladie m’a fait la description détaillée de la sensation qui précède l’accès, et, en vous écoutant, je croyais l’entendre. Lui aussi m’a parlé des cinq secondes, et m’a dit qu’il était impossible de supporter plus longtemps cet état. Rappelez-vous la cruche de Mahomet: pendant qu’elle se vidait, le prophète chevauchait dans le paradis. La cruche, ce sont les cinq secondes; le paradis, c’est votre harmonie, et Mahomet était épileptique. Prenez garde de le devenir aussi, Kiriloff!
– Je n’en aurai pas le temps, répondit l’ingénieur avec un sourire tranquille.
VI
La nuit se passa. On renvoyait Chatoff, on l’injuriait, on l’appelait. Marie en vint à concevoir les plus grandes craintes pour sa vie. Elle criait qu’elle voulait vivre «absolument, absolument!» et qu’elle avait peur de mourir: «Il ne faut pas, il ne faut pas!» répétait-elle. Sans Arina Prokhorovna les choses auraient été fort mal. Peu à peu, elle se rendit complètement maîtresse de sa cliente, qui finit par lui obéir avec la docilité d’un enfant. La sage-femme procédait par la sévérité et non par les caresses; en revanche elle entendait admirablement son métier. L’aurore commençait à poindre. Arina Prokhorovna imagina tout à coup que Chatoff était allé prier Dieu sur le palier, et elle se mit à rire. La malade rit aussi, d’un rire méchant, amer, qui paraissait la soulager. À la fin, le mari fut expulsé pour tout de bon. La matinée était humide et froide. Debout sur le carré, le visage tourné contre le mur, Chatoff se trouvait exactement dans la même position que la veille, au moment de la visite d’Erkel. Il tremblait comme une feuille et n’osait penser; des rêves incohérents, aussi vite interrompus qu’ébauchés, occupaient son esprit. De la chambre arrivèrent enfin jusqu’à lui non plus des gémissements, mais des hurlements affreux, inexprimables, impossibles. En vain il voulut se boucher les oreilles, il ne put que tomber à genoux en répétant sans savoir ce qu’il disait: «Marie, Marie!» Et voilà que soudain retentit un cri nouveau, faible, inarticulé, – un vagissement. Chatoff frissonnant se releva d’un bond, fit le signe de la croix et s’élança dans la chambre. Entre les bras d’Arina Prokhorovna s’agitait un nouveau-né, un petit être rouge, ridé, sans défense, à la merci du moindre souffle, mais qui criait comme pour attester son droit à la vie… Étendue sur le lit, Marie semblait privée de sentiment; toutefois, au bout d’une minute, elle ouvrit les yeux et regarda son mari d’une façon étrange: jusqu’alors, jamais il ne lui avait vu ce regard, et il ne pouvait le comprendre.
– Un garçon? Un garçon? demanda-t-elle d’une voix brisée à l’accoucheuse.
– Oui, répondit celle-ci en train d’emmailloter le baby.
Pendant un instant elle le donna à tenir à Chatoff, tandis qu’elle se disposait à le mettre sur le lit, entre deux oreillers. La malade fit à son mari un petit signe à la dérobée, comme si elle eût craint d’être vue par Arina Prokhorovna. Il comprit tout de suite et vint lui montrer l’enfant.
La mère sourit.
– Qu’il est… joli… murmura-t-elle faiblement.