– Une nuit j’ai rêvé que vous viendriez me tuer, et le lendemain matin j’ai dépensé tout ce qui me restait d’argent pour acheter un revolver à ce coquin de Liamchine; je voulais vendre chèrement ma vie. Ensuite j’ai recouvré le bon sens… Je n’ai ni poudre, ni balles; depuis ce temps l’arme est toujours restée sur ce rayon. Attendez…
En parlant ainsi, il se disposait à ouvrir le vasistas; Nicolas Vsévolodovitch l’en empêcha.
– Ne le jetez pas, à quoi bon? il coûte de l’argent, et demain les gens diront qu’on trouve des revolvers traînant sous la fenêtre de Chatoff. Remettez-le en place; là, c’est bien, asseyez-vous. Dites-moi, pourquoi me racontez-vous, comme un pénitent à confesse, que vous m’avez supposé l’intention de venir vous tuer? En ce moment même je ne viens pas me réconcilier avec vous, mais vous parler de choses urgentes. D’abord, j’ai une explication à vous demander, ce n’est pas à cause de ma liaison avec votre femme que vous m’avez frappé?
– Vous savez bien que ce n’est pas pour cela, répondit Chatoff, les yeux toujours baissés.
– Ni parce que vous avez cru à la stupide histoire concernant Daria Pavlovna?
– Non, non, assurément non! C’est une stupidité! Dès le commencement ma sœur me l’a dit… répliqua Chatoff avec impatience et même en frappant légèrement du pied.
– Alors j’avais deviné et vous avez deviné aussi, poursuivit d’un ton calme Stavroguine, – vous ne vous êtes pas trompé: Marie Timoféievna Lébiadkine est ma femme légitime, je l’ai épousée à Pétersbourg il y a quatre ans et demi. C’est pour cela que vous m’avez donné un soufflet, n’est-ce pas?
Chatoff stupéfait écoutait en silence.
– Je l’avais deviné, mais je ne voulais pas le croire, balbutia-t-il enfin en regardant Stavroguine d’un air étrange.
– Et pourtant vous m’avez frappé?
Chatoff rougit et bégaya quelques mots presque incohérents:
– C’était pour votre chute… pour votre mensonge. En m’avançant vers vous, je n’avais pas l’intention de vous punir; au moment où je me suis approché, je ne savais pas que je frapperais… J’ai fait cela parce que vous avez compté pour beaucoup dans ma vie… Je…
– Je comprends, je comprends, épargnez les paroles. Je regrette que vous soyez si agité; l’affaire qui m’amène est des plus urgentes.
– Je vous ai attendu trop longtemps, reprit Chatoff qui tremblait de tout son corps, et il se leva à demi; – dites votre affaire, je parlerai aussi… après…
Il se rassit.
– Cette affaire est d’un autre genre, commença Nicolas Vsévolodovitch en considérant son interlocuteur avec curiosité; – certaines circonstances m’ont forcé à choisir ce jour et cette heure pour me rendre chez vous; je viens vous avertir que peut-être on vous tuera.
Chatoff le regarda d’un air intrigué.
– Je sais qu’un danger peut me menacer, dit-il posément, – mais vous, vous, comment pouvez-vous savoir cela?
– Parce que, comme vous, je leur appartiens, comme vous, je fais partie de leur société.
– Vous… vous êtes membre de la société?
– Je vois à vos yeux que vous attendiez tout de moi, excepté cela, fit avec un léger sourire Nicolas Vsévolodovitch, – mais permettez, ainsi vous saviez déjà qu’on doit attenter à vos jours?
– Je me refusais à le croire. Et maintenant encore, malgré vos paroles, je ne le crois pas, pourtant… pourtant qui donc, avec ces imbéciles-là, peut répondre de quelque chose! vociféra-t-il furieux en frappant du poing sur la table. – Je ne les crains pas! J’ai rompu avec eux. Cet homme est passé quatre fois chez moi, et il m’a dit que je le pouvais… mais, ajouta-t-il en fixant les yeux sur Stavroguine, que savez-vous au juste?
– Soyez tranquille, je ne vous tromperai pas, reprit assez froidement Nicolas Vsévolodovitch, comme un homme qui accomplit seulement un devoir. – Vous me demandez ce que je sais? Je sais que vous êtes entré dans cette société à l’étranger, il y a quatre ans, avant qu’elle eût été reconstituée sur de nouvelles bases; vous étiez alors à la veille de partir pour les États-Unis, et nous venions, je crois, d’avoir ensemble notre dernière conversation, celle dont il est si longuement question dans la lettre que vous m’avez écrite d’Amérique. À propos, pardonnez-moi de ne vous avoir pas répondu et de m’être borné…
– À un envoi d’argent, attendez, interrompit Chatoff qui prit vivement dans le tiroir de sa table un billet de banque couleur d’arc-en-ciel; – tenez, voilà les cent roubles que vous m’avez envoyés; sans vous je serai mort là-bas. Je ne vous aurais pas remboursé de sitôt, si votre mère ne m’était venue en aide. C’est elle qui m’a donné ces cent roubles il y a neuf mois pour soulager ma misère au moment où je relevais de maladie. Mais continuez, je vous prie…
Il étouffait.
– En Amérique, vos idées se sont modifiées, et, revenu en Suisse, vous avez voulu vous retirer de la société. Ils ne vous ont pas répondu, mais vous ont chargé de recevoir ici, en Russie, des mains de quelqu’un, un matériel typographique, et de le garder jusqu’au jour où un tiers viendrait chez vous de leur part pour en prendre livraison. Vous avez consenti, espérant ou ayant mis pour condition que ce serait leur dernière exigence, et qu’à l’avenir ils vous laisseraient tranquille. Tout cela, vrai ou faux, ce n’est pas d’eux que je le tiens, le hasard seul me l’a appris. Mais voici une chose que, je crois, vous ignorez encore: ces messieurs n’entendent nullement se séparer de vous.
– C’est absurde! cria Chatoff, – j’ai loyalement déclaré que j’étais en désaccord avec eux sur tous les points! C’est mon droit, le droit de la conscience et de la pensée… Je ne souffrirai pas cela! Il n’y a pas de force qui puisse…
– Vous savez, ne criez pas, observa très sérieusement Nicolas Vsévolodovitch, – ce Verkhovensky est un gaillard capable de nous entendre en ce moment; qui sait s’il n’a pas dans votre vestibule son oreille ou celle d’un de ses affidés? Il se peut que cet ivrogne de Lébiadkine ait été lui-même chargé de vous surveiller, comme peut-être vous l’aviez sous votre surveillance, n’est-ce pas? Dites-moi plutôt ceci: est-ce que Verkhovensky s’est rendu à vos raisons?
– Il s’y est rendu, il a reconnu que je pouvais me retirer, que j’en avais le droit…
– Eh bien, alors il vous trompe. Je sais que Kiriloff lui-même, qui est à peine des leurs, a fourni sur vous des renseignements; ils ont beaucoup d’agents, et, parmi ceux-ci, plusieurs les servent sans le savoir. On a toujours eu l’œil sur vous; Verkhovensky, notamment, est venu ici pour régler votre affaire, et il a de pleins pouvoirs pour cela: on veut, à la première occasion favorable, se débarrasser de vous parce que vous savez trop de choses et que vous pouvez faire des révélations. Je vous répète que c’est certain; permettez-moi de vous le dire, ils sont absolument convaincus que vous êtes un espion et que, si vous ne les avez pas encore dénoncés, vous comptez le faire. Est-ce vrai?
À cette question qui lui était adressée du ton le plus ordinaire, Chatoff fit une grimace.
– Quand même je serais un espion, à qui les dénoncerais-je? répliqua-t-il avec colère, sans répondre directement. – non, laissez-moi, que le diable m’emporte! s’écria-t-il, revenant soudain à sa première idée qui, évidemment, le préoccupait cent fois plus que la nouvelle de son propre danger: – Vous, vous, Stavroguine, comment avez-vous pu vous fourvoyer dans cette sotte et effrontée compagnie de laquais? Vous êtes entré dans leur société! Est-ce là un exploit digne de Nicolas Stavroguine?