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– Elle est ici, elle est ici, répondit aussitôt à voix basse Lébiadkine, – voulez-vous la voir? ajouta-t-il en montrant une porte à demi fermée.

– Elle ne dort pas?

– Oh! non, non, est-ce possible? Au contraire, elle vous attend depuis le commencement de la soirée, et, dès qu’elle a su que vous deviez venir, elle s’est empressée de faire toilette, reprit le capitaine; en même temps il voulut esquisser un sourire jovial, mais il s’en tint à l’intention.

– Comment est-elle en général? demanda Nicolas Vsévolodovitch dont les sourcils se froncèrent.

Le capitaine leva les épaules en signe de compassion.

– En général? vous le savez vous-même, mais maintenant… maintenant elle se tire les cartes.

– Bien, plus tard; d’abord il faut en finir avec vous.

Nicolas Vsévolodovitch s’assit sur une chaise.

Le capitaine n’osa pas s’asseoir sur le divan, il se hâta de prendre une autre chaise, et, anxieux, se prépara à entendre ce que Stavroguine avait à lui dire.

Soudain l’attention de celui-ci fut attirée par la table placée dans le coin.

– Qu’est-ce qu’il y a sous cette nappe? demanda-t-il.

– Cela? fit Lébiadkine en se retournant vers l’objet indiqué, – cela provient de vos libéralités: je voulais, pour ainsi dire, pendre ma crémaillère, et l’idée m’était venue aussi qu’après une si longue course vous auriez besoin de vous restaurer, acheva-t-il avec un petit rire; puis il se leva, s’approcha tout doucement de la table et enleva la nappe avec précaution. Alors apparut une collation très proprement servie et offrant un coup d’œil fort agréable: il y avait là du jambon, du veau, des sardines, du fromage, un petit carafon verdâtre et une longue bouteille de bordeaux.

– C’est vous qui vous êtes occupé de cela?

– Oui. Depuis hier je n’ai rien négligé pour faire honneur… Sur ce chapitre, vous le savez vous-même, Marie Timoféievna est fort indifférente. Mais, je le répète, tout cela provient de vos libéralités, tout cela est à vous, car vous êtes ici le maître, et moi, je ne suis en quelque sorte que votre employé; néanmoins, Nicolas Vsévolodovitch, néanmoins, d’esprit je suis indépendant! Ne m’enlevez pas ce dernier bien, le seul qui me reste! ajouta-t-il d’un ton pathétique.

– Hum!… vous devriez vous asseoir.

– Re-con-nais-sant, reconnaissant et indépendant! (Il s’assit.) Ah! Nicolas Vsévolodovitch, ce cœur est si plein que je me demandais s’il n’éclaterait pas avant votre arrivée! Voilà que maintenant vous allez décider mon sort et… celui de cette malheureuse; et là… là, comme autrefois, comme il y a quatre ans, je m’épancherai avec vous! Dans ce temps-là vous daigniez m’entendre, vous lisiez mes strophes… Alors vous m’appeliez votre Falstaff, mais qu’importe? vous avez tant marqué dans ma vie!… J’ai maintenant de grandes craintes, de vous seul j’attends un conseil, une lumière. Pierre Stépanovitch me traite d’une façon effroyable!

Stavroguine l’écoutait avec curiosité et fixait sur lui un regard sondeur. Évidemment le capitaine Lébiadkine, quoiqu’il eût cessé de s’enivrer, était loin d’avoir recouvré la plénitude de ses facultés mentales. Les gens qui se sont adonnés à la boisson durant de longues années conservent toujours quelque chose d’incohérent, de trouble et de détraqué; du reste, cette sorte de folie ne les empêche pas de se montrer rusés au besoin et de tromper leur monde presque aussi bien que les autres.

– Je vois que vous n’avez pas du tout changé, capitaine, depuis plus de quatre ans, observa d’un ton un peu plus affable Nicolas Vsévolodovitch. – Cela prouve que la seconde partie de la vie humaine se compose exclusivement des habitudes contractées pendant la première.

– Grande parole qui tranche le nœud gordien de la vie! s’écria Lébiadkine avec une admiration moitié hypocrite, moitié sincère, car il aimait beaucoup les belles sentences. – Parmi toutes vos paroles, Nicolas Vsévolodovitch, il en est une surtout que je me rappelle, vous l’avez prononcée à Pétersbourg: «Il faut être un grand homme pour savoir résister au bon sens.» Voilà!

– Un grand homme ou un imbécile.

– C’est juste, mais vous, pendant toute votre vie, vous avez semé l’esprit à pleines mains, tandis qu’eux? Que Lipoutine, que Pierre Stépanovitch émettent donc quelque pensée semblable! Oh! comme Pierre Stépanovitch a été dur pour moi!…

– Mais vous-même, capitaine, comment vous êtes-vous conduit?

– J’étais en état d’ivresse; de plus, j’ai une foule d’ennemis! Mais maintenant c’est fini, je vais changer de peau comme le serpent. Nicolas Vsévolodovitch, savez-vous que je fais mon testament? je l’ai même déjà écrit.

– C’est curieux. Quel héritage laissez-vous donc et à qui?

– À la patrie, à l’humanité et aux étudiants. Nicolas Vsévolodovitch, j’ai lu dans les journaux la biographie d’un Américain. Il a légué toute son immense fortune aux fabriques et aux sciences positives, son squelette à l’académie de la ville où il résidait, et sa peau pour faire un tambour, à condition que nuit et jour on exécuterait sur ce tambour l’hymne national de l’Amérique. Hélas! nous sommes des pygmées comparativement aux citoyens des États-unis; la Russie est un jeu de la nature et non de l’esprit. J’ai eu l’honneur de servir, au début de ma carrière, dans le régiment d’infanterie Akmolinsky: si je m’avisais de lui léguer ma peau sous forme de tambour à condition que chaque jour l’hymne national russe fût exécuté sur ce tambour devant le régiment, on verrait là du libéralisme, on interdirait ma peau… c’est pourquoi je me suis borné aux étudiants. Je veux léguer mon squelette à une académie, mais en stipulant toutefois que sur son front sera collé un écriteau sur lequel on lira dans les siècles des siècles: «Libre penseur repentant.» Voilà!

Le capitaine avait parlé avec chaleur; bien entendu, il trouvait fort beau le testament de l’Américain, mais c’était aussi un fin matois, et son principal but avait été de faire rire Nicolas Vsévolodovitch, près de qui il avait longtemps tenu l’emploi de bouffon. Cet espoir fut trompé. Stavroguine ne sourit même pas.

– Vous avez sans doute l’intention de faire connaître, de votre vivant, vos dispositions testamentaires, afin d’obtenir une récompense? demanda-t-il d’un ton quelque peu sévère.

– Et quand cela serait, Nicolas Vsévolodovitch, quand cela serait? répondit Lébiadkine. – Voyez quelle est ma situation! J’ai même cessé de faire des vers, autrefois les productions de ma muse vous amusaient, Nicolas Vsévolodovitch, vous vous souvenez de certaine pièce sur une bouteille? Mais j’ai déposé la plume. Je n’ai écrit qu’une poésie, qui est pour moi le chant du cygne, comme l’a été pour Gogol sa Dernière Nouvelle. À présent, c’est fini.

– Quelle est donc cette poésie?

– «Dans le cas où elle se casserait la jambe!»

– Quo-oi?

C’était ce qu’attendait le capitaine. Il avait la plus grande admiration pour ses poésies, mais le poète était chez lui doublé d’un parasite; aussi livrait-il volontiers ses vers à la risée de Nicolas Vsévolodovitch qui d’ordinaire, à Pétersbourg, ne pouvait les entendre sans pouffer. Dans la circonstance présente Lébiadkine poursuivait un autre but d’une nature fort délicate. En donnant à la conversation cette tournure, il comptait se justifier sur un point qui l’inquiétait on ne peut plus, et où il se sentait très coupable.