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– Qui? Moi? Non, répondit-elle en souriant avec bonhomie. – Pas du tout. Je vous regardais tous alors; vous étiez tous fâchés, vous vous disputiez, ils se réunissent et ils ne savent pas rire de bon cœur. Tant de richesses et si peu de gaieté, cela me paraît horrible. Du reste, à présent je ne plains plus personne, je garde pour moi toute ma pitié.

– J’ai entendu dire qu’avec votre frère vous aviez la vie dure avant mon arrivée?

– Qui est-ce qui vous a dit cela? C’est absurde. Je suis bien plus malheureuse à présent. Je fais maintenant de mauvais rêves, et c’est parce que vous êtes arrivé. Pourquoi êtes-vous venu? dites-le, je vous prie.

– Mais ne voulez-vous pas retourner au couvent?

– Allons, je m’en doutais, qu’il allait encore me proposer cela! Un beau venez-y voir que votre couvent! Et pourquoi y retournerai-je? Avec quoi maintenant y rentrerais-je? Je suis toute seule à présent! Il est trop tard pour commencer une troisième vie.

– Pourquoi vous emportez-vous ainsi? N’avez-vous pas peur que je cesse de vous aimer?

– Je ne m’inquiète pas du tout de vous. Je crains moi-même de ne plus guère aimer quelqu’un.

Elle eut un sourire de mépris.

– Je dois m’être donné envers lui un tort grave, ajouta-t-elle soudain comme se parlant à elle-même, – seulement voilà, je ne sais pas en quoi consiste ce tort, et c’est ce qui fait mon éternel tourment. Depuis cinq ans je ne cessais de me dire nuit et jour que j’avais été coupable à son égard. Je priais, je priais, et toujours je pensais à ma grande faute envers lui. Et voilà qu’il s’est trouvé que c’était vrai.

– Mais quoi?

– Toute ma crainte, c’est qu’il ne soit mêlé à cela, poursuivit-elle sans répondre à la question qu’elle n’avait même pas entendue. – Pourtant il ne peut pas s’être associé de nouveau à ces petites gens. La comtesse me mangerait volontiers, quoiqu’elle m’ait fait asseoir à côté d’elle dans sa voiture. Ils ont tous formé un complot – se peut-il qu’il y soit entré aussi? Se peut-il que lui aussi soit un traître? (Un tremblement agita ses lèvres et son menton.) Écoutez, vous: avez-vous lu l’histoire de Grichka Otrépieff qui a été maudit dans sept cathédrales?

Nicolas Vsévolodovitch garda le silence.

– Mais, du reste, je vais maintenant me retourner vers vous et vous regarder, décida-t-elle subitement – tournez-vous aussi de mon côté et regardez-moi, mais plus fixement. Je veux enfin éclaircir mes doutes.

– Je vous regarde depuis longtemps déjà.

– Hum, fit Marie Timoféievna en observant attentivement le visiteur, – vous avez beaucoup engraissé…

La folle voulait encore dire quelque chose, mais soudain la terreur qu’elle avait éprouvée tantôt se peignit pour la troisième fois sur son visage, de nouveau elle recula en projetant le bras devant elle.

– Qu’avez-vous donc? cria avec une sorte de rage Nicolas Vsévolodovitch.

Mais la frayeur de Marie Timoféievna ne dura qu’un instant; un sourire sceptique et désagréable fit grimacer ses lèvres.

– Prince, levez-vous, je vous prie, et entrez, dit-elle tout à coup d’un ton ferme et impérieux.

– Comment, entrez? Où voulez-vous que j’entre?

– Pendant ces cinq années, je n’ai fait que me représenter de quelle manière il entrerait. Levez-vous tout de suite et retirez-vous derrière la porte, dans l’autre chambre. Je serai assise ici comme si je ne m’attendais à rien, j’aurai un livre dans les mains, et tout à coup vous apparaîtrez après cinq ans d’absence. Je veux voir cette scène.

Nicolas Vsévolodovitch grinçait des dents et grommelait à part soi des paroles inintelligibles.

– Assez, dit-il en frappant sur la table. – Je vous prie de m’écouter, Marie Timoféievna. Tâchez, s’il vous plaît, de me prêter toute votre attention. Vous n’êtes pas tout à fait folle! laissa-t-il échapper dans un mouvement d’impatience. – Demain je rendrai public notre mariage. Jamais vous n’habiterez un palais, détrompez-vous à cet égard. Voulez-vous passer toute votre vie avec moi? seulement ce sera fort loin d’ici. Nous irons demeurer dans les montagnes de la Suisse, il y a là un endroit… Soyez tranquille, je ne vous abandonnerai jamais et ne vous mettrai pas dans une maison de santé. J’ai assez d’argent pour vivre sans rien demander à personne. Vous aurez une servante; vous ne vous occuperez d’aucun travail. Tous vos désirs réalisables seront satisfaits. Vous prierez, vous irez où vous voudrez, et vous ferez ce que bon vous semblera. Je ne vous toucherai pas. Je ne bougerai pas non plus du lieu où nous serons fixés. Si vous voulez, je ne vous adresserai jamais la parole. Vous pourrez, si cela vous plaît, me raconter chaque soir vos histoires, comme autrefois à Pétersbourg. Je vous ferai des lectures si vous le désirez. Mais aussi vous devrez passer toute votre vie dans le même endroit, et c’est un pays triste. Vous consentez? Vous ne regretterez pas votre résolution, vous ne m’infligerez pas le supplice de vos malédictions et de vos larmes?

Elle avait écouté avec une attention extraordinaire et réfléchit longtemps en silence.

– Tout cela me paraît invraisemblable, dit-elle enfin d’un ton sarcastique. – Ainsi je passerai peut-être quarante ans dans ces montagnes.

Elle se mit à rire.

– Eh bien, oui, nous y passerons quarante ans, répondit en fronçant le sourcil Nicolas Vsévolodovitch.

– Hum… pour rien au monde je n’irai là.

– Même avec moi?

– Mais qui êtes-vous donc pour que j’aille avec vous? Quarante années durant être perchée sur une montagne avec lui – il me la baille belle! Et quels gens patients nous avons aujourd’hui en vérité! Non, il ne se peut pas que le faucon soit devenu un hibou. Ce n’est pas là mon prince! déclara-t-elle en relevant fièrement la tête.

Le visage de Nicolas Vsévolodovitch s’assombrit.

– Pourquoi m’appelez-vous prince et… et pour qui me prenez-vous? demanda-t-il vivement.

– Comment? Est-ce que vous n’êtes pas prince?

– Je ne l’ai même jamais été.

– Ainsi vous-même, vous avouez carrément devant moi que vous n’êtes pas prince!

– Je vous répète que je ne l’ai jamais été.

Elle frappa ses mains l’une contre l’autre.

– Seigneur! Je m’attendais à tout de la part de ses ennemis, mais je n’aurais jamais cru possible une pareille insolence! Vit-il encore? vociféra-t-elle hors d’elle-même en s’élançant sur Nicolas Vsévolodovitch, – tu l’as tué, n’est-ce pas? Avoue!

Stavroguine fit un saut en arrière.

– Pour qui me prends-tu? dit-il; ses traits étaient affreusement altérés, mais il était difficile en ce moment de faire peur à Marie Timoféievna, elle poursuivit avec un accent de triomphe:

– Qui le connaît? Qui sait ce que tu es et d’où tu sors? Mais durant ces cinq années mon cœur a pressenti toute l’intrigue! Je m’étonnais aussi, je me disais: Qu’est ce que c’est que ce chat-huant? Non, mon cher, tu es un mauvais acteur, pire même que Lébiadkine. Présente mes hommages à la comtesse et dis-lui que je la prie d’envoyer quelqu’un de plus propre. Elle t’a payé, parle! Tu es employé comme marmiton chez elle! j’ai percé à jour votre imposture, je vous comprends tous, jusqu’au dernier!