– J’ai pourtant fait tout ce que j’ai pu.
– Non.
– Qu’est-ce qu’il fallait donc faire?
– Ne pas le provoquer.
– Supporter encore un soufflet?
– Oui.
– Je commence à n’y rien comprendre! reprit avec colère Nicolas Vsévolodovitch, – pourquoi tous attendent-ils de moi ce qu’ils n’attendent pas des autres? Pourquoi souffrirais-je ce que personne ne souffre, et me chargerais-je de fardeaux que personne ne peut supporter?
– Je pensais que vous-même cherchiez ces fardeaux?
– Je les cherche?
– Oui.
– Vous… vous vous en êtes aperçu?
– Oui.
– Cela se remarque donc?
– Oui.
Ils gardèrent le silence pendant une minute. Stavroguine avait l’air très préoccupé.
– Si je n’ai pas tiré sur lui, c’est uniquement parce que je ne voulais pas le tuer; je vous assure que je n’ai pas eu une autre intention, dit Nicolas Vsévolodovitch avec l’empressement inquiet de quelqu’un qui cherche à se justifier.
– Il ne fallait pas l’offenser.
– Comment devais-je faire alors?
– Vous deviez le tuer.
– Vous regrettez que je ne l’aie pas tué?
– Je ne regrette rien. Je croyais que vous vouliez le tuer. Vous ne savez pas ce que vous cherchez.
– Je cherche des fardeaux, fit en riant Stavroguine.
– Puisque vous-même ne vouliez pas verser son sang, pourquoi vous êtes-vous mis dans le cas d’être tué par lui.
– Si je ne l’avais pas provoqué, il m’aurait tué comme un chien.
– Ce n’est pas votre affaire. Il ne vous aurait peut-être pas tué.
– Il m’aurait seulement battu?
– Ce n’est pas votre affaire. Portez votre fardeau. Autrement il n’y a pas de mérite.
– Foin de votre mérite! je ne tiens à en acquérir aux yeux de personne.
– Je croyais le contraire, observa froidement Kiriloff.
Les deux cavaliers entrèrent dans la cour de la maison.
– Voulez-vous venir chez moi? proposa Nicolas Vsévolodovitch.
– Non, je vais rentrer, adieu, dit Kiriloff.
Il descendit de cheval et mit sous son bras la boîte qui contenait ses pistolets.
– Du moins vous n’êtes pas fâché contre moi? reprit Stavroguine qui tendit la main à l’ingénieur.
– Pas du tout! répondit celui-ci en revenant sur ses pas pour serrer la main de son ami. – Si je porte facilement mon fardeau, c’est parce que ma nature s’y prête; la vôtre vous rend peut-être votre charge plus pénible. Il n’y a pas à rougir de cela.
– Je sais que je n’ai pas de caractère, aussi je ne me donne pas pour un homme fort.
– Vous faites bien. Allez boire du thé.
Nicolas Vsévolodovitch rentra chez lui fort troublé.
IV
Fort contente d’apprendre que son fils s’était décidé à faire une promenade à cheval, Barbara Pétrovna avait elle-même donné l’ordre d’atteler, et elle était allée «comme autrefois respirer l’air pur»: telle fut la nouvelle qu’Alexis Égorovitch s’empressa de communiquer à son barine.
– Est-elle sortie seule ou avec Daria Pavlovna? demanda aussitôt Nicolas Vsévolodovitch.
Sa mine se renfrogna lorsque le domestique répondit que Daria Pavlovna se sentant indisposée avait refusé d’accompagner la générale et se trouvait maintenant dans sa chambre.
– Écoute, vieux, commença Stavroguine, comme s’il eût pris une résolution subite, – tiens-toi aux aguets pendant toute cette journée et, si tu t’aperçois qu’elle se rend chez moi, empêche-la d’entrer; dis-lui que d’ici à quelques jours je ne pourrai la recevoir, que je la prie de suspendre ses visites… et que je l’appellerai moi-même quand le moment sera venu, tu entends?
– Je le lui dirai, fit Alexis Égorovitch.
Il baissait les yeux, et son chagrin semblait prouver que cette commission ne lui plaisait guère.
– Mais dans le cas seulement où tu la verrais prête à entrer chez moi.
– Soyez tranquille, il n’y aura pas d’erreur. C’est par mon entremise que ses visites ont eu lieu jusqu’à présent; dans ces occasions, elle s’est toujours adressée à moi.
– Je le sais; mais, je le répète, pas avant qu’elle vienne elle-même. Apporte-moi vite du thé.
Le vieillard venait à peine de sortir quand la porte se rouvrit; sur le seuil se montra Daria Pavlovna. Elle avait le visage pâle, quoique son regard fût calme.
– D’où venez-vous? s’écria Stavroguine.
– J’étais là, et j’attendais pour entrer qu’Alexis Égorovitch vous eût quitté. J’ai entendu ce que vous lui avez dit, et, quand il est sorti tout à l’heure, je me suis dissimulée derrière le ressaut, il ne m’a pas remarquée.
– Depuis longtemps je voulais rompre avec vous, Dacha… en attendant… ce temps-là. Je n’ai pas pu vous recevoir cette nuit, malgré votre lettre. Je voulais moi-même vous répondre, mais je ne sais pas écrire, ajouta-t-il avec une colère mêlée de dégoût.
– J’étais moi-même d’avis qu’il fallait rompre. Barbara Pétrovna soupçonne trop nos relations.
– Libre à elle.
– Il ne faut pas qu’elle s’inquiète. Ainsi maintenant c’est jusqu’à la fin?
– Vous l’attendez donc toujours?
– Oui, je suis certaine qu’elle viendra.
– Dans le monde rien ne finit.
– Ici il y aura une fin. Alors vous m’appellerez, je viendrai. Maintenant, adieu.
– Et quelle sera la fin? demanda en souriant Nicolas Vsévolodovitch.
– Vous n’êtes pas blessé et… vous n’avez pas versé le sang? demanda à son tour la jeune fille sans répondre à la question qui lui était faite.
– Ç’a été bête; je n’ai tué personne, rassurez-vous. Du reste, vous apprendrez tout aujourd’hui même par la voix publique. Je suis un peu souffrant.
– Je m’en vais. Vous ne déclarerez pas votre mariage aujourd’hui! ajouta-t-elle avec hésitation.
– Ni aujourd’hui, ni demain; après-demain, je ne sais pas, peut-être que nous serons tous morts, et ce sera tant mieux. Laissez-moi, laissez-moi enfin.
– Vous ne perdrez pas l’autre… folle?
– Je ne perdrai ni l’une ni l’autre des deux folles, mais celle qui est intelligente, je crois que je la perdrai: je suis si lâche et si vil, Dacha, que peut-être en effet je vous appellerai quand arrivera la «fin», comme vous dites, et malgré votre intelligence vous viendrez. Pourquoi vous perdez-vous vous-même?
– Je sais qu’à la fin je resterai seule avec vous et… j’attends ce moment.
– Mais si alors je ne vous appelle pas, si je vous fuis?
– C’est impossible, vous m’appellerez.
– Il y a dans cette conviction beaucoup de mépris pour moi.
– Vous savez qu’il n’y a pas que du mépris.
– C’est donc qu’il y en a tout de même?
– Je n’ai pas dit cela. Dieu m’en est témoin, je souhaiterais on ne peut plus que vous n’eussiez jamais besoin de moi.