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– Une phrase en vaut une autre. De mon côté, je désirerais ne point vous perdre.

– Jamais vous ne pourrez me perdre, et vous-même vous le savez mieux que personne, se hâta de répondre Daria Pavlovna qui mit dans ces paroles une énergie particulière. – Si je ne reste pas avec vous, je me ferai Sœur de la Miséricorde, garde-malade, ou colporteuse d’évangiles. J’y suis bien décidée. Je ne puis pas me marier pour tomber dans la misère, je ne puis pas non plus vivre dans des maisons comme celle-ci. Je ne le veux pas… Vous savez tout.

– Non, je n’ai jamais pu savoir ce que vous voulez; votre sympathie pour moi me paraît ressembler à l’intérêt que certaines vieilles infirmières portent sans motif à tels ou tels malades plutôt qu’aux autres. Ou mieux, vous me rappelez ces vieilles dévotes, habituées à assister aux enterrements, qui manifestent des préférences pour certains cadavres. Pourquoi me regardez-vous d’un air si étrange?

Elle le considéra attentivement.

– Vous êtes fort malade? demanda-t-elle d’un ton affectueux. – Mon Dieu! et cet homme veut se passer de moi!

– Écoutez, Dacha, maintenant je vois toujours des apparitions. Hier, sur le pont, un petit diable m’a offert d’assassiner Lébiadkine et Marie Timoféievna, ce qui trancherait la question de mon mariage légal. Il m’a demandé trois roubles d’arrhes, mais il a laissé clairement entendre que l’opération tout entière ne coûterait pas moins de quinze cents roubles. Voilà un diable qui sait compter! Un teneur de livres! Ha, ha!

– Mais vous êtes bien sûr que c’était une apparition?

– Oh! non, ce n’était pas une apparition! C’était tout bonnement Fedka le forçat, un brigand qui s’est évadé du bagne. Mais là n’est pas la question; que croyez-vous que j’aie fait? Je lui ai donné tout l’argent contenu dans mon porte-monnaie, et il est maintenant persuadé qu’il a reçu de moi des arrhes.

– Vous l’avez rencontré cette nuit, et il vous a fait une pareille proposition? Ne voyez-vous pas qu’ils tendent leurs filets autour de vous?

– Eh bien, qu’ils les tendent! Mais, vous savez, il y a une question que vous avez envie de me faire, je le vois dans vos yeux, dit avec un mauvais sourire Nicolas Vsévolodovitch.

Dacha eut peur.

– Je ne songe à aucune question et je n’ai aucun doute, vous feriez mieux de vous taire! répliqua-t-elle d’une voix inquiète.

– C'est-à-dire que vous sûre que je ne ferai pas marché avec Fedka?

– Oh! mon Dieu! s’écria la jeune fille en frappant ses mains l’une contre l’autre, – pourquoi me tourmentez-vous ainsi?

– Allons, pardonnez-moi mon stupide badinage, sans doute je prends avec eux de mauvaises manières. Vous savez, depuis la nuit dernière j’ai une terrible envie de rire, c’est un besoin d’hilarité prolongée, continuelle; je suis comme bourré de rire… Chut! Ma mère est revenue; je reconnais le bruit de sa voiture.

Dacha prit la main de Nicolas Vsévolodovitch.

– Que Dieu vous garde de votre démon, et… appelez-moi, appelez-moi le plus tôt possible!

– Mon démon, dites-vous! Ce n’est qu’un pauvre petit diablotin scrofuleux, enrhumé, un malchanceux. Eh bien, Dacha, vous n’osez toujours pas me faire votre question?

Elle le regarda avec une expression de douloureux reproche et se dirigea vers la porte.

Un sourire acerbe parut sur les lèvres de Stavroguine.

– Écoutez! cria-t-il. – Si… eh bien, en un mot, si… vous comprenez, allons, si je traitais avec Fedka et qu’ensuite je vous appelasse, viendriez-vous tout de même?

Elle sortit sans se retourner et sans répondre, le visage caché dans ses mains.

Stavroguine resta songeur.

– Elle viendra même après cela! murmura-t-il avec un sentiment de dégoût. – Une garde-malade! Hum!… Du reste, j’en ai peut-être besoin.

CHAPITRE IV TOUT LE MONDE DANS L’ATTENTE.

I

L’histoire du duel ne tarda pas à se répandre dans la société et y produisit une impression tout à l’avantage de Nicolas Vsévolodovitch. Nombre de ses anciens ennemis se déclarèrent hautement en sa faveur. Quelques mots prononcés au sujet de cette affaire par une personne qui jusqu’alors avait réservé son jugement ne contribuèrent pas peu à ce revirement inattendu de l’esprit public. Voici ce qui arriva: le lendemain de la rencontre, toute la ville s’était rendue chez la femme du maréchal de la noblesse, dont on célébrait justement la fête ce jour-là. Dans l’assistance se remarquait Julie Mikhaïlovna venue avec Élisabeth Touchine; la jeune fille était rayonnante de beauté et se montrait fort gaie, ce qui dès l’abord parut très louche à beaucoup de nos dames. Je dois dire que ses fiançailles avec Maurice Nikolaïévitch ne pouvaient plus être mises en doute. En réponse à une question badine d’un général retiré du service, mais encore important, Élisabeth Nikolaïevna déclara elle-même ce soir-là qu’elle était fiancée. Néanmoins pas une de nos dames ne voulait le croire. Toutes persistaient à supposer un roman, une aventure mystérieuse qui aurait eu lieu en Suisse et à laquelle on mêlait obstinément, – je ne sais pourquoi, – Julie Mikhaïlovna. Dès qu’elle entra, tous les regards se portèrent curieusement vers elle. Il est à noter que jusqu’à cette soirée le duel n’était l’objet que de commentaires très discrets: l’événement était très récent; d’ailleurs on ignorait encore les mesures prises par l’autorité. Autant qu’on pouvait le savoir, celle-ci n’avait pas inquiété les deux duellistes. Par exemple, il était de notoriété publique que le lendemain matin Artémii Pétrovitch avait librement regagné son domaine de Doukhovo. Comme de juste, tous attendaient avec impatience que quelqu’un se décidât à aborder ouvertement la grosse question du jour, et l’on comptait surtout pour cela sur le général dont j’ai parlé tout à l’heure.

Ce personnage, un des membres les plus qualifiés de notre club, avait, en effet, l’habitude d’attacher le grelot. C’était là, pour ainsi dire, sa spécialité dans le monde. Le premier il portait au grand jour de la discussion publique les choses dont les autres ne s’entretenaient encore qu’à voix basse.

Dans la circonstance présente le général avait une compétence particulière. Il était parent éloigné d’Artémii Pétrovitch, quoiqu’il fût en querelle et même en procès avec lui; de plus, il avait eu lui-même deux affaires d’honneur dans sa jeunesse, et l’un de ces duels lui avait valu d’être envoyé comme simple soldat au Caucase. Quelqu’un vint à parler de Barbara Pétrovna qui, depuis deux jours, s’était remise à sortir, et à ce propos vanta son magnifique attelage provenant du haras des Stavroguine. Sur quoi le général observa brusquement qu’il avait rencontré dans la journée «le jeune Stavroguine» à cheval… Un vif mouvement d’attention se produisit aussitôt dans l’assistance. Le général poursuivit en tournant entre ses doigts une tabatière en or qui lui avait été donnée par le Tzar:

– Je regrette de ne pas m’être trouvé ici il y a quelques années… j’étais alors à Karlsbad… Hum. Ce jeune homme m’intéresse fort, j’ai tant entendu parler de lui à cette époque… Hum. Est-il vrai qu’il soit fou? Quelqu’un l’a dit alors. L’autre jour on me racontait qu’outragé devant sa cousine par un étudiant, il s’était fourré sous la table, et, hier, Stépan Vysotzky m’apprend que Stavroguine s’est battu en duel avec ce… Gaganoff. Il a galamment risqué sa vie, paraît-il, à seule fin de mettre un terme aux persécutions de cet enragé. Hum. C’était dans les mœurs de la garde il y a cinquante ans. Il fréquente ici chez quelqu’un?