Le général se tut comme s’il eût attendu une réponse.
– Quoi de plus simple? répliqua soudain en élevant la voix Julie Mikhaïlovna qui était vexée de voir tous les yeux se tourner vers elle comme par l’effet d’un mot d’ordre. – Peut-on s’étonner que Stavroguine se soit battu avec Gaganoff et qu’il ait dédaigné l’injure de l’étudiant? Il ne pouvait pas appeler sur le terrain un homme qui avait été son serf!
L’idée était claire et simple, mais personne n’y avait encore songé. Ces paroles eurent un grand retentissement et retournèrent l’opinion de fond en comble. Les scandales, les commérages passèrent dès lors à l’arrière-plan. Nicolas Vsévolodovitch apparut comme un homme que l’on avait méconnu et qui possédait une sévérité de principes presque idéale. Mortellement outragé par un étudiant, c'est-à-dire par un individu qui avait reçu de l’éducation et qui était émancipé du servage, il méprisait l’offense, parce que l’offenseur était un de ses anciens serfs. La société frivole tient en mésestime l’homme qui se laisse souffleter impunément: il bravait les préjugés d’un monde peu éclairé.
On se rappela les relations de Nicolas Vsévolodovitch avec le comte K…, et l’on en conclut fort légèrement qu’il était fiancé à une des filles de ce haut fonctionnaire. Quant à sa prétendue intrigue en Suisse avec Élisabeth Nikolaïevna, les dames elles-mêmes cessèrent d’en parler. Prascovie Ivanovna et sa fille venaient enfin de se mettre en règle avec l’étiquette provinciale: elles avaient fait leurs visites. Tout le monde trouvait que mademoiselle Touchine était une jeune fille des plus ordinaires qui profitait seulement de ses nerfs malades pour se rendre intéressante. Sa syncope, le jour de l’arrivée de Nicolas Vsévolodovitch, n’était plus attribuée maintenant qu’à la frayeur que la brutale conduite de l’étudiant avait dû lui causer. On exagérait même le prosaïsme des circonstances qu’on s’était plu d’abord à présenter sous des couleurs si fantastiques. De la boiteuse il n’était plus du tout question, un détail si insignifiant ne valait pas la peine qu’on en parlât. «Et quand il y aurait cent boiteuses? Qui est-ce qui n’a pas été jeune?» On s’étendait sur le respect de Nicolas Vsévolodovitch pour sa mère, on s’ingéniait à lui découvrir différentes vertus, on vantait l’instruction qu’il avait acquise par quatre années d’études dans les universités allemandes. La manière d’agir d’Artémii Pétrovitch était unanimement considérée comme un manque de tact, et tous s’accordaient à reconnaître chez Julie Mikhaïlovna une pénétration remarquable.
Aussi, lorsque enfin Nicolas Vsévolodovitch se montra, on l’accueillit de l’air le plus naïvement sérieux, et il put lire dans tous les yeux avec quelle impatience il était attendu. Il n’ouvrit pas la bouche, et son silence le servit mieux que ne l’eussent fait les plus belles paroles. En un mot, tout lui réussit, il fut à la mode. En province, si quelqu’un est allé une fois dans le monde, il est forcé d’y retourner. Nicolas Vsévolodovitch se prêta scrupuleusement à tout ce que les convenances exigeaient de lui. On ne le trouva pas gai: «C’est un homme qui a souffert», dit-on, «un homme qui n’est pas ce que sont les autres, il a beaucoup à penser.» On allait maintenant jusqu’à lui savoir gré de cette humeur fière et hautaine qui lui avait fait tant d’ennemis quatre ans auparavant.
Barbara Pétrovna était radieuse. Je ne puis dire si elle regrettait beaucoup l’évanouissement de ses rêves au sujet d’Élisabeth Nikolaïevna. Ici sans doute lui vint en aide l’orgueil familial. Chose étrange, Barbara Pétrovna croyait fermement que Nicolas, en effet, «avait choisi» chez le comte K…, et le plus singulier, c’est qu’elle croyait à cela, comme tout le monde, sur la foi des bruits parvenus à ses oreilles; elle-même n’osait adresser aucune question directe à Nicolas Vsévolodovitch. Deux ou trois fois pourtant la curiosité l’emporta sur la crainte, et la mère, d’un ton enjoué, reprocha à son fils de faire le cachottier avec elle. Le jeune homme sourit et continua à se taire. Son silence fut interprété comme une réponse affirmative. Eh bien, avec tout cela, Barbara Pétrovna n’oubliait jamais la boiteuse: alors même qu’elle rêvait au prochain mariage de son fils avec une des filles du comte K…, la pensée de Marie Timoféievna pesait toujours sur son cœur comme une pierre, comme un cauchemar, et l’inquiétait étrangement pour l’avenir.
Inutile de dire que la générale Stavroguine avait retrouvé dans la société la considération et les égards respectueux auxquels elle était accoutumée autrefois, mais elle ne profitait guère de cet avantage, allant fort peu dans le monde. Elle fit cependant une visite solennelle à la gouvernante. Naturellement personne n’avait été plus ravi que Barbara Pétrovna du langage tenu par Julie Mikhaïlovna chez la maréchale de la noblesse: ces paroles avaient ôté de son cœur un gros chagrin et tranché du coup plusieurs des questions qui la tourmentaient si fort depuis ce malheureux dimanche. «Je ne comprenais pas cette femme!» décida-t-elle, et, franchement, avec sa spontanéité ordinaire, elle déclara à Julie Mikhaïlovna qu’elle était venue la remercier. La gouvernante fut flattée, mais se tint sur la réserve. Elle commençait à avoir le sentiment de son importance peut-être même l’avait-elle déjà un peu trop. Par exemple, elle observa, dans le cours de la conversation, qu’elle n’avait jamais entendu parler du mérite scientifique de Stépan Trophimovitch.
– Sans doute je reçois le jeune Verkhovensky et je m’intéresse à lui. Il est étourdi, mais on peut passer cela à son âge; d’ailleurs il possède un solide savoir, et, après tout, ce n’est pas un critique fourbu.
Barbara Pétrovna se hâta de répondre que Stépan Trophimovitch n’avait jamais été critique, et qu’au contraire il avait passé toute sa vie chez elle. Dans la première partie de sa carrière, des circonstances «trop connues de tout le monde» avaient appelé l’attention sur lui, et il s’était signalé dans ces derniers temps par des travaux sur l’histoire de l’Espagne. À présent, il se proposait d’écrire quelque chose sur la situation actuelle des universités allemandes, il songeait aussi à faire un article sur la Madone de Dresde. Bref, Barbara Pétrovna ne négligea rien pour relever Stépan Trophimovitch aux yeux de la gouvernante.
– Sur la Madone de Dresde? Il s’agit de la Madame Sixtine? Chère Barbara Pétrovna, j’ai passé deux heures devant cette toile, et je suis partie désenchantée. Je n’y ai rien compris, et j’étais stupéfaite. Karmazinoff dit aussi qu’il est difficile d’y comprendre quelque chose. À présent tous, Russes et Anglais, déclarent ne rien trouver dans ce tableau si admiré de l’ancienne génération.
– C’est une nouvelle mode, alors?
– Je pense qu’il ne faut pas faire fi de notre jeunesse. On crie qu’elle est communiste, mais, à mon avis, on doit l’entourer d’égards et de sympathie. À présent, je lis tout, je reçois tous les journaux, je vois tout ce qui s’écrit sur l’organisation de la commune, les sciences naturelles et le reste, parce qu’il faut enfin savoir où l’on vit et à qui l’on a affaire. On ne peut passer toute sa vie dans les hautes régions de la fantaisie. Je me suis fait une règle d’être aimable avec les jeunes gens pour les arrêter sur la pente du précipice. Croyez-le, Barbara Pétrovna, c’est nous, la société, qui pouvons seul, par notre bienfaisante influence et notamment par des procédés gracieux, les retenir au bord de l’abîme où les pousse l’intolérance de toutes ces vieilles perruques. Du reste, je suis bien aise que vous m’ayez parlé de Stépan Trophimovitch. Vous m’avez donné une idée: il pourra prendre part à notre séance littéraire. J’organise, vous savez, une fête par souscription au profit des institutrices pauvres de notre province. Elles sont dispersées dans toute la Russie; on en compte jusqu’à six qui sont originaire de ce district; il y a en outre deux télégraphistes, deux étudiantes en médecine et plusieurs qui voudraient aussi étudier, mais qui n’en ont pas le moyen. Le sort de la femme russe est terrible, Barbara Pétrovna! On fait maintenant de cela une question universitaire, et même le conseil de l’Empire s’en est occupé dans une de ses séances. Dans notre étrange Russie on peut faire tout ce que l’on veut. Aussi, je le répète, si la société voulait, elle pourrait, rien que par des gentillesses et des procédés aimables, diriger dans la bonne voie ce grand mouvement des esprits. Oh! mon Dieu, sont-ce les personnalités éclairées qui nous manquent? Assurément non, mais elles sont isolées. Unissons-nous donc, et nous serons plus forts. En un mot, j’aurai d’abord une matinée littéraire, puis un léger déjeuner et le soir un bal. Nous voulions commencer la soirée par des tableaux vivants, mais il paraît que cela entraînerait beaucoup de frais; aussi, pour le public, il y aura un ou deux quadrilles dansés par des masques qui auront des costumes de caractère et représenteront certaines tendances de la littérature. C’est Karmazinoff qui a suggéré l’idée de ce divertissement; il m’est d’un grand secours. Vous savez, il nous lira sa dernière production que personne ne connaît encore. Il dépose la plume et renonce désormais à écrire; cet article est son adieu au public. Une petite chose charmante intitulée «Merci ». Un titre français, mais il trouve cela plus piquant et même plus fin. Je suis aussi de cet avis, et c’est même sur mon conseil qu’il s’est décidé en faveur de ce titre. Stépan Trophimovitch pourrait aussi, je pense, faire une lecture, s’il a quelque chose de court et… qui ne soit pas trop scientifique. Pierre Stépanovitch prendra part également, je crois, à la matinée littéraire, et nous aurons peut-être encore un autre lecteur. Pierre Stépanovitch passera chez vous pour vous communiquer le programme; ou plutôt, si vous voulez bien le permettre, je vous l’apporterai moi-même.