– Oh! oh! je vous y prends, administrateur sournois! cria gaiement Pierre Stépanovitch, et il couvrit avec sa main une proclamation qui se trouvait sur la table, – cela va augmenter votre collection, hein?
André Antonovitch rougit, et sa physionomie prit une expression de mauvaise humeur plus accentuée encore.
– Laissez, laissez cela tout de suite! cria-t-il tremblant de colère, – et ne vous avisez pas, monsieur…
– Qu’est-ce que vous avez? On dirait que vous êtes fâché?
– Permettez-moi de vous faire observer, monsieur, que désormais je suis décidé à ne plus tolérer votre sans façon, je vous prie de vous en souvenir…
– Ah! diable, c’est qu’il est fâché en effet!
– Taisez-vous donc, taisez-vous! vociféra Von Lembke en frappant du pied, – n’ayez pas l’audace…
Dieu sait quelle tournure les choses menaçaient de prendre. Hélas! il y avait ici une circonstance ignorée de Pierre Stépanovitch et de Julie Mikhaïlovna elle-même. Depuis quelques jours, le malheureux André Antonovitch avait l’esprit si dérangé qu’il en était venu à soupçonner in petto Pierre Stépanovitch d’être l’amant de sa femme. Lorsqu’il se trouvait seul, la nuit surtout, cette pensée le faisait cruellement souffrir.
– Je pensais que quand un homme vous retient deux soirs de suite jusqu’après minuit pour vous lire son roman en tête-à-tête, il oublie lui-même la distance qui le sépare de vous… Julie Mikhaïlovna me reçoit sur un pied d’intimité; comment vous déchiffrer? répliqua non sans dignité Pierre Stépanovitch. – À propos, voici votre roman, ajouta-t-il en déposant sur la table un gros cahier roulé en forme de cylindre et soigneusement enveloppé dans un papier bleu.
Lembke rougit et se troubla.
– Où donc l’avez-vous trouvé? demanda-t-il aussi froidement qu’il le put, mais sa joie était visible malgré tous les efforts qu’il faisait pour la cacher.
– Figurez-vous qu’il avait roulé derrière la commode. Quand je suis rentré l’autre jour, je l’aurai jeté trop brusquement sur ce meuble. C’est avant-hier seulement qu’on l’a retrouvé, en lavant les parquets, mais vous m’avez donné bien de l’ouvrage.
Le gouverneur, voulant conserver un air de sévérité, baissa les yeux.
– Vous êtes cause que depuis deux nuits je n’ai pas dormi. – Voilà déjà deux jours que le manuscrit est retrouvé; si je ne vous l’ai pas rendu tout de suite, c’est parce que je tenais à le lire d’un bout à l’autre, et, comme je n’ai pas le temps pendant la journée, j’ai dû y consacrer mes nuits. Eh bien, je suis mécontent de ce roman: l’idée ne me plaît pas. Peu importe après tout, je n’ai jamais été un critique; d’ailleurs, quoique mécontent, batuchka, je n’ai pas pu m’arracher à cette lecture! Les chapitres IV et V, c’est… c’est… le diable sait quoi! Et que d’humour vous avez fourré là-dedans! j’ai bien ri. Comme vous savez pourtant provoquer l’hilarité sans que cela paraisse! Dans les chapitres IX et X il n’est question que d’amour, ce n’est pas mon affaire, mais cela produit tout de même de l’effet. Pour ce qui est de la fin, oh! je vous battrais volontiers. Voyons, quelle est votre conclusion? Toujours l’éternelle balançoire, la glorification du bonheur domestique: vos personnages se marient, ont beaucoup d’enfants et font bien leurs affaires! Vous enchantez le lecteur, car moi-même, je le répète, je n’ai pas pu m’arracher à votre roman, mais vous n’en êtes que plus coupable. Le public est bête, les hommes intelligents devraient l’éclairer, et vous au contraire… Allons, assez, adieu. Une autre fois ne vous fâchez pas; j’étais venu pour vous dire deux petits mots urgents; mais vous êtes si mal disposé…
André Antonovitch, pendant ce temps, avait serré son manuscrit dans une bibliothèque en bois de chêne et fait signe à Blum de se retirer. L’employé obéit d’un air de chagrin.
– Je ne suis pas mal disposé, seulement… j’ai toujours des ennuis, grommela le gouverneur.
Quoiqu’il eût prononcé ces mots en fronçant les sourcils, sa colère avait disparu; il s’assit près de la table.
– Asseyez-vous, continua-t-il, – et dites-moi vos deux mots. Je ne vous avais pas vu depuis longtemps, Pierre Stépanovitch; seulement, à l’avenir, n’entrez plus brusquement comme cela… on est quelquefois occupé…
– C’est une habitude que j’ai…
– Je le sais et je crois que vous n’y mettez aucune mauvaise intention, mais parfois on a des soucis… Asseyez-vous donc.
Pierre Stépanovitch s’assit à la turque sur le divan.
III
– Ainsi vous avez des soucis; est-il possible que ce soit à cause de ces niaiseries? dit-il en montrant la proclamation. – Je vous apporterai de ces petites feuilles autant que vous en voudrez, j’ai fait connaissance avec elles dans le gouvernement de Kh…
– Pendant que vous étiez là?
– Naturellement, ce n’était pas en mon absence. Elle a aussi une vignette, une hache est dessinée au haut de la page. Permettez (il prit la proclamation); en effet, la hache y est bien, c’est exactement la même.
– Oui, il y a une hache. Vous voyez la hache.
– Eh bien, c’est là ce qui vous fait peur?
– Il ne s’agit pas de la hache… du reste, je n’ai pas peur, mais cette affaire… c’est une affaire telle, il y a ici des circonstances…
– Lesquelles? Parce que cela a été apporté à la fabrique? Hé, hé. Mais, vous savez, bientôt les ouvriers de cette fabrique rédigeront eux-mêmes des proclamations.
– Comment cela? demanda sévèrement Von Lembke.
– C’est ainsi. Ayez l’œil sur eux. Vous êtes un homme trop mou, André Antonovitch; vous écrivez des romans. Or, ici, il faudrait procéder à l’ancienne manière.
– Comment, à l’ancienne manière? Que me conseillez-vous? On a nettoyé la fabrique, j’ai donné des ordres, et ils ont été exécutés.
– Mais les ouvriers s’agitent. Vous devriez les faire fustiger tous, ce serait une affaire finie.
– Ils s’agitent? C’est une absurdité; j’ai donné des ordres, et l’on a désinfecté la fabrique.
– Eh! André Antonovitch, vous êtes un homme mou!
– D’abord je suis loin d’être aussi mou que vous le dites, et ensuite… répliqua Von Lembke froissé. Il ne se prêtait à cette conversation qu’avec répugnance et seulement dans l’espoir que le jeune homme lui dirait quelque chose de nouveau.
– A-ah! encore une vieille connaissance! interrompit Pierre Stépanovitch en dirigeant ses regards vers un autre document placé sous un presse-papier; c’était une petite feuille qui ressemblait aussi à une proclamation et qui avait été évidemment imprimée à l’étranger, mais elle était en vers; – celle-là, je la sais par cœur: Une personnalité éclairée! Voyons un peu; en effet, c’est la Personnalitééclairée. J’étais encore à l’étranger quand j’ai fait la connaissance de cette personnalité. Où l’avez-vous dénichée?
– Vous dites que vous l’avez vue à l’étranger? demanda vivement Von Lembke.
– Oui, il y a de cela quatre mois, peut-être même cinq.