– Que de choses vous avez vues à l’étranger! observa avec un regard sondeur André Antonovitch.
Sans l’écouter, le jeune homme déplia le papier et lut tout haut la poésie suivante:
UNE PERSONNALITÉ ÉCLAIRÉE.
Issu d’une obscure origine,
Au milieu du peuple il grandit;
Sur lui le tyran et le barine
Firent peser leur joug maudit.
Mais, bravant toutes les menaces
D’un gouvernement détesté,
Cet homme fut parmi les masses
L’apôtre de la liberté.
Dès le début de sa carrière,
Pour se dérober au bourreau,
Il dut sur la terre étrangère
Aller planter son fier drapeau.
Et le peuple rempli de haines
Depuis Smolensk jusqu’à Tachkent,
Attendait pour briser ses chaînes
Le retour de l’étudiant.
La multitude impatiente
N’attendait de lui qu’un appel
Pour engager la lutte ardente,
Renverser le trône et l’autel,
Puis, en tout lieu, village ou ville,
Abolir la propriété,
Le mariage et la famille,
Ces fléaux de l’humanité!
– Sans doute on a pris cela chez l’officier, hein? demanda Pierre Stépanovitch.
– Vous connaissez aussi cet officier?
– Certainement. J’ai banqueté avec lui pendant deux jours. Il faut qu’il soit devenu fou.
– Il n’est peut-être pas fou.
– Comment ne le serait-il pas, puisqu’il s’est mis à mordre?
– Mais, permettez, si vous avez vu ces vers à l’étranger et qu’ensuite on les trouve ici chez cet officier…
– Eh bien? C’est ingénieux! Il me semble, André Antonovitch, que vous me faites subir un interrogatoire? Écoutez, commença soudain Pierre Stépanovitch avec une gravité extraordinaire. – Ce que j’ai vu à l’étranger, je l’ai fait connaître à quelqu’un lorsque je suis rentré en Russie, et mes explications ont été jugées satisfaisantes, autrement votre ville n’aurait pas en ce moment le bonheur de me posséder. Je considère que mon passé est liquidé et que je n’ai de compte à rendre à personne. Je l’ai liquidé non en me faisant dénonciateur, mais en agissant comme ma situation me forçait d’agir. Ceux qui ont écrit à Julie Mikhaïlovna connaissent la chose, et ils m’ont représenté à elle comme un honnête homme… Allons, au diable tout cela! J’étais venu pour vous entretenir d’une affaire sérieuse, et vous avez bien fait de renvoyer votre ramoneur. L’affaire a de l’importance pour moi, André Antonovitch; j’ai une prière instante à vous adresser.
– Une prière? Hum, parlez, je vous écoute, et, je l’avoue, avec curiosité. Et j’ajoute qu’en général vous m’étonnez passablement, Pierre Stépanovitch.
Von Lembke était assez agité. Pierre Stépanovitch croisa ses jambes l’une sur l’autre.
– À Pétersbourg, commença-t-il, – j’ai été franc sur beaucoup de choses, mais sur d’autres, celle-ci, par exemple (il frappa avec son doigt sur la Personnalitééclairée), j’ai gardé le silence, d’abord parce que ce n’était pas la peine d’en parler, ensuite parce que je me suis borné à donner les éclaircissements qu’on m’a demandés. Je n’aime pas, en pareil cas, à aller moi-même au devant des questions; c’est, à mes yeux, ce qui fait la différence entre le coquin et l’honnête homme obligé de céder aux circonstances… Eh bien, en un mot, laissons cela de côté. Mais maintenant… maintenant que ces imbéciles… puisque aussi bien cela est découvert, qu’ils sont dans vos mains et que, je le vois, rien ne saurait vous échapper, – car vous êtes un homme vigilant, – je… je… eh bien, oui, je… en un mot, je suis venu vous demander la grâce de l’un d’eux, un imbécile aussi, disons même un fou; je vous la demande au nom de sa jeunesse, de ses malheurs, au nom de votre humanité… Ce n’est pas seulement dans vos romans que vous êtes humain, je suppose! acheva-t-il avec une sorte d’impatience brutale.
Bref, le visiteur avait l’air d’un homme franc, mais maladroit, inhabile, trop exclusivement dominé par des sentiments généreux et par une délicatesse peut-être excessive; surtout il paraissait borné: ainsi en jugea tout de suite Von Lembke. Depuis longtemps, du reste, c’était l’idée qu’il se faisait de Pierre Stépanovitch, et, durant ces derniers huit jours notamment, il s’était maintes fois demandé avec colère, dans la solitude de son cabinet, comment un garçon si peu intelligent avait pu si bien réussir auprès de Julie Mikhaïlovna.
– Pour qui donc intercédez-vous, et que signifient vos paroles? questionna-t-il en prenant un ton majestueux pour cacher la curiosité qui le dévorait.
– C’est… c’est… diable… Ce n’est pas ma faute si j’ai confiance en vous! Ai-je tort de vous considérer comme un homme plein de noblesse, et surtout sensé… je veux dire capable de comprendre… diable…
Le malheureux, évidemment, avait bien de la peine à accoucher.
– Enfin comprenez, poursuivit-il, – comprenez qu’en vous le nommant, je vous le livre; c’est comme si je le dénonçais, n’est-ce pas? N’est-il pas vrai?
– Mais comment puis-je deviner, si vous ne vous décidez pas à parler plus clairement?
– C’est vrai, vous avez toujours une logique écrasante, diable… eh bien, diable… cette «personnalité éclairée», cet «étudiant», c’est Chatoff… vous savez tout!
– Chatoff? Comment, Chatoff?
– Chatoff, c’est l’ «étudiant» dont, comme vous voyez, il est question dans cette poésie. Il demeure ici; c’est un ancien serf; tenez, c’est lui qui a donné un soufflet…
– Je sais, je sais! fit le gouverneur en clignant les yeux, – mais, permettez, de quoi donc, à proprement parler, est-il accusé, et quel est l’objet de votre démarche?
– Eh bien, je vous prie de le sauver, comprenez-vous? Il y a huit ans que je le connais, et j’ai peut-être été son ami, répondit avec véhémence Pierre Stépanovitch. – Mais je n’ai pas à vous rendre compte de ma vie passée, poursuivit-il en agitant le bras, – tout cela est insignifiant, ils sont au nombre de trois et demi, et en y ajoutant ceux de l’étranger, on n’arriverait pas à la dizaine. L’essentiel, c’est que j’ai mis mon espoir dans votre humanité, dans votre intelligence. Vous comprendrez la chose et vous la présenterez sous son vrai jour, comme le sot rêve d’un insensé… d’un homme égaré par le malheur, notez, par de longs malheurs, et non comme une redoutable conspiration contre la sûreté de l’État!…
Il étouffait presque.
– Hum. Je vois qu’il est coupable des proclamations qui portent une hache en frontispice, observa presque majestueusement André Antonovitch; – permettez pourtant, s’il est seul, comment a-t-il pu les répandre tant ici que dans les provinces et même dans le gouvernement de Kh…? Enfin, ce qui est le point le plus important, où se les est-il procurées?
– Mais je vous dis que, selon toute apparence, ils se réduisent à cinq, mettons dix, est-ce que je sais?
– Vous ne le savez pas?