Henri avait le front uni, comme si aucun souci n'osait l'effleurer de l'aile, la bouche rieuse, l'œil brillant d'insouciance et de santé.
Tout en s'approchant, il arrachait de la main gauche les fleurs de la bordure.
– Qui me veut parler? demanda-t-il à son page.
– Sire, répondit celui-ci, un homme qui m'a l'air moitié seigneur, moitié homme de guerre.
Chicot entendit ces derniers mots et s'avança gracieusement.
– C'est moi, sire, dit-il.
– Bon! s'écria le roi en levant ses deux bras au ciel, monsieur Chicot en Navarre, monsieur Chicot chez nous, ventre saint-gris! soyez le bienvenu, cher monsieur Chicot.
– Mille grâces, sire.
– Bien vivant, grâce à Dieu.
– Je l'espère du moins, cher sire, dit Chicot, transporté d'aise.
– Ah! parbleu, dit Henri, nous allons boire ensemble d'un petit vin de Limoux dont vous me donnerez des nouvelles. Vous me faites en vérité bien joyeux, monsieur Chicot; asseyez-vous là.
Et il montrait un banc de gazon.
– Jamais, sire, dit Chicot en se défendant.
– Avez-vous donc fait deux cents lieues pour me venir voir, afin que je vous laisse debout? Non pas, monsieur Chicot, assis, assis; on ne cause bien qu'assis.
– Mais, sire, le respect.
– Du respect chez nous, en Navarre! tu es fou, mon pauvre Chicot, et qui donc pense à cela?
– Non, sire, je ne suis pas fou, répondit Chicot; je suis ambassadeur.
Un léger pli se forma sur le front pur du roi; mais il disparut si rapidement que Chicot, tout observateur qu'il était, n'en reconnut même pas la trace.
– Ambassadeur, dit Henri avec une surprise qu'il essaya de rendre naïve, ambassadeur de qui?
– Ambassadeur du roi Henri III. Je viens de Paris et du Louvre, sire.
– Ah! c'est différent alors, dit le roi en se levant de son banc de gazon avec un soupir. Allez, page; laissez-nous. Montez du vin au premier, dans ma chambre; non, dans mon cabinet. Venez avec moi, Chicot, que je vous conduise.
Chicot suivit le roi de Navarre. Henri marchait plus vite alors qu'en revenant par son allée de lauriers.
– Quelle misère! pensa Chicot, de venir troubler cet honnête homme dans sa paix et dans son ignorance. Bast! il sera philosophe!
XLV Comment le roi de Navarre devina que Turennius voulait dire Turenne et Margota Margot.
Le cabinet du roi de Navarre n'était pas bien somptueux, comme on le présume. Sa Majesté Béarnaise n'était point riche, et du peu qu'elle avait, ne faisait point de folies. Ce cabinet occupait, avec la chambre à coucher de parade, toute l'aile droite du château; un corridor était pris sur l'antichambre ou chambre des gardes et sur la chambre à coucher; ce corridor conduisait au cabinet.
De cette pièce spacieuse et assez convenablement meublée, quoiqu'on n'y trouvât aucune trace du luxe royal, la vue s'étendait sur des prés magnifiques situés au bord de la rivière.
De grands arbres, saules et platanes, cachaient le cours de l'eau sans empêcher les yeux de s'éblouir de temps en temps, lorsque le fleuve sortant, comme un dieu mythologique, de son feuillage, faisait resplendir au soleil de midi ses écailles d'or, ou à la lune de minuit, ses draperies d'argent.
Les fenêtres donnaient donc d'un côté sur ce panorama magique, terminé au loin par une chaîne de collines, un peu brûlée du soleil le jour, mais qui, le soir, terminait l'horizon par des teintes violâtres d'une admirable limpidité, et de l'autre côté sur la cour du château. Éclairée ainsi, à l'orient et à l'occident, par ce double rang de fenêtres correspondantes les unes avec les autres, rouge ici, bleue là, la salle avait des aspects magnifiques, quand elle reflétait avec complaisance les premiers rayons du soleil, ou l'azur nacré de la lune naissante.
Ces beautés naturelles préoccupaient moins Chicot, il faut le dire, que la distribution de ce cabinet, demeure habituelle de Henri. Dans chaque meuble, l'intelligent ambassadeur semblait en effet chercher une lettre, et cela avec d'autant plus d'attention, que l'assemblage de ces lettres devait lui donner le mot de l'énigme qu'il cherchait depuis longtemps, et qu'il avait, plus particulièrement encore, cherché tout le long de la route.
Le roi s'assit, avec sa bonhomie ordinaire et son sourire éternel, dans un grand fauteuil de daim à clous dorés, mais à franges de laine; Chicot, pour lui obéir, fit rouler en face de lui un pliant ou plutôt un tabouret recouvert de même et enrichi de pareils ornements.
Henri regardait Chicot de tous ses yeux, avec des sourires, nous l'avons déjà dit, mais en même temps avec une attention qu'un courtisan eût trouvée fatigante.
– Vous allez trouver que je suis bien curieux, cher monsieur Chicot, commença par dire le roi; mais c'est plus fort que moi: je vous ai regardé si longtemps comme mort, que, malgré toute la joie que me cause votre résurrection, je ne puis me faire à l'idée que vous soyez vivant. Pourquoi donc avez-vous tout à coup disparu de ce monde?
– Eh! sire, fit Chicot, avec sa liberté habituelle, vous avez bien disparu de Vincennes, vous. Chacun s'éclipse selon ses moyens, et surtout ses besoins.
– Vous avez toujours plus d'esprit que tout le monde, cher monsieur Chicot, dit Henri, et c'est à cela surtout que je reconnais ne point parler à votre ombre.
Puis prenant un air sérieux:
– Mais, voyons, ajouta-t-il, voulez-vous que nous mettions l'esprit de côté et que nous parlions affaires?
– Si cela ne fatigue pas trop Votre Majesté, je me mets à ses ordres.
L'œil du roi étincela.
– Me fatiguer! reprit-il, puis, d'un autre ton: Il est vrai que je me rouille ici, continua-t-il avec calme. Mais je ne suis pas fatigué tant que je n'ai rien fait. Or, aujourd'hui Henri de Navarre a, deçà et delà, fort traîné son corps, mais le roi n'a pas encore fait agir son esprit.
– Sire, j'en suis bien aise, répondit Chicot; ambassadeur d'un roi, votre parent et votre ami, j'ai des commissions fort délicates à faire près de Votre Majesté.
– Parlez vite alors, car vous piquez ma curiosité.
– Sire…
– Vos lettres de créance d'abord, c'est une formalité inutile, je le sais, puisqu'il s'agit de vous; mais enfin je veux vous montrer que tout paysan béarnais que nous sommes, nous savons notre devoir de roi.