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– Non, sire, plus rien absolument.

– C'est cela, tu n'as plus qu'à voir et à entendre alors, comme font tous les ambassadeurs de la terre; tu seras donc à merveille dans ce cabinet pour faire ta charge. Vois de tous tes yeux et entends de toutes tes oreilles, mon cher Chicot.

Puis il ajouta:

– D'Aubiac, dis à mon capitaine des gardes d'introduire M. l'ambassadeur d'Espagne.

Chicot, en entendant cet ordre, se hâta d'entrer dans le cabinet des livres, dont il ferma soigneusement la tapisserie à personnages.

Un pas lent et compassé retentit sur le parquet sonore: c'était celui de l'ambassadeur de S.M. Philippe II.

Lorsque les préliminaires consacrés aux détails d'étiquette furent achevés et que Chicot eut pu se convaincre, du fond de sa cachette, que le Béarnais s'entendait fort bien à donner audience:

– Puis-je parler librement à Votre Majesté? demanda l'envoyé dans la langue espagnole, que tout Gascon ou Béarnais peut comprendre comme celle de son pays, à cause des analogies éternelles.

– Vous pouvez parler, monsieur, répondit le Béarnais.

Chicot ouvrit deux larges oreilles. L'intérêt était grand pour lui.

– Sire, dit l'ambassadeur, j'apporte la réponse de S.M. catholique.

– Bon! fit Chicot, s'il apporte la réponse, c'est qu'il y a eu demande.

– Touchant quel sujet? demanda Henri.

– Touchant vos ouvertures du mois dernier, sire.

– Ma foi, je suis très oublieux, dit Henri. Veuillez me rappeler quelles étaient ces ouvertures, je vous prie, monsieur l'ambassadeur.

– Mais à propos des envahissements des princes lorrains en France.

– Oui, et particulièrement à propos de ceux de mon compère de Guise. Fort bien! je me souviens maintenant; continuez, monsieur, continuez.

– Sire, reprit l'Espagnol, le roi mon maître, bien que sollicité de signer un traité d'alliance avec la Lorraine, a regardé une alliance avec la Navarre comme plus loyale, et, tranchons le mot, comme plus avantageuse.

– Oui, tranchons le mot, dit Henri.

– Je serai franc avec Votre Majesté, sire, car je connais les intentions du roi mon maître à l'égard de Votre Majesté.

– Et moi, puis-je les connaître?

– Sire, le roi mon maître n'a rien à refuser à la Navarre.

Chicot colla son oreille à la tapisserie, tout en se mordant le bout du doigt pour s'assurer qu'il ne dormait pas.

– Si l'on n'a rien à me refuser, dit Henri, voyons ce que je puis demander.

– Tout ce qu'il plaira à Votre Majesté, sire.

– Diable!

– Qu'elle parle donc ouvertement et franchement.

– Ventre saint-gris, tout, c'est embarrassant!

– Sa Majesté le roi d'Espagne veut mettre son nouvel allié à l'aise; la proposition que je vais faire à Votre Majesté en témoignera.

– J'écoute, dit Henri.

– Le roi de France traite la reine de Navarre en ennemie jurée; il la répudie pour sœur, du moment où il la couvre d'opprobre, cela est constant. Les injures du roi de France, et je demande pardon à Votre Majesté d'aborder ce sujet si délicat…

– Abordez, abordez.

– Les injures du roi de France sont publiques; la notoriété les consacre.

Henri fit un mouvement de dénégation.

– Il y a notoriété, continua l'Espagnol, puisque nous sommes instruits; je me répète donc, sire: le roi de France répudie madame Marguerite pour sa sœur, puisqu'il tend à la déshonorer en la faisant fouiller par un capitaine de ses gardes.

– Eh bien! monsieur l'ambassadeur, où voulez-vous en venir?

– Rien de plus facile, en conséquence, à Votre Majesté, de répudier pour femme celle que son frère répudie pour sœur.

Henri regarda vers la tapisserie derrière laquelle Chicot, l'œil effaré, attendait, tout palpitant, le résultat d'un si pompeux début.

– La reine répudiée, continua l'ambassadeur, l'alliance entre le roi de Navarre et le roi d'Espagne…

Henri salua.

– Cette alliance, continua l'ambassadeur, est toute conclue, et voici comment. Le roi d'Espagne donne l'infante sa fille au roi de Navarre, et Sa Majesté elle-même épouse madame Catherine de Navarre, sœur de Votre Majesté.

Un frisson d'orgueil parcourut tout le corps du Béarnais, un frisson d'épouvante tout le corps de Chicot. L'un voyait surgir à l'horizon sa fortune, radieuse comme le soleil levant, l'autre voyait descendre et mourir le sceptre et la fortune des Valois.

L'Espagnol, impassible et glacé, ne voyait rien, lui, que les instructions de son maître.

Il se fit, pendant un instant, un silence profond; puis, après cet instant, le roi de Navarre reprit:

– La proposition, monsieur, est magnifique, et me comble d'honneur.

– Sa Majesté, se hâta de dire le négociateur orgueilleux qui comptait sur une acceptation d'enthousiasme, Sa Majesté le roi d'Espagne ne se propose de soumettre à Votre Majesté qu'une seule condition.

– Ah! une condition, dit Henri, c'est trop juste; voyons la condition.

– En aidant Votre Majesté contre les princes lorrains, c'est-à-dire en ouvrant le chemin du trône à Votre Majesté, mon maître désirerait se faciliter par votre alliance un moyen de garder les Flandres, auxquelles monseigneur le duc d'Anjou mord, à cette heure, à pleines dents. Votre Majesté comprend bien que c'est toute préférence donnée à elle par mon maître, sur les princes lorrains, puisque MM. de Guise, ses alliés naturels comme princes catholiques, font tout seuls un parti contre M. le duc d'Anjou, en Flandre. Or, voici la condition, la seule; elle est raisonnable et douce: Sa Majesté le roi d'Espagne s'alliera à vous par un double mariage; il vous aidera à… – l'ambassadeur chercha un instant le mot propre, – à succéder au roi de France, et vous lui garantirez les Flandres. Je puis donc maintenant, connaissant la sagesse de Votre Majesté, regarder ma négociation comme heureusement accomplie.

Un silence, plus profond encore que le premier, succéda à ces paroles, afin, sans doute, de laisser arriver dans toute sa puissance la réponse que l'ange exterminateur attendait pour frapper ça ou là, sur la France ou sur l'Espagne.

Henri de Navarre fit trois ou quatre pas dans son cabinet.

– Ainsi donc, monsieur, dit-il enfin, voilà la réponse que vous êtes chargé de m'apporter.