Ce dernier point réglé, il embrassa tendrement son frère, et donna l'ordre du départ.
Les cent hommes tirés au sort par l'enseigne, du Bouchage en tête, se mirent en route à l'instant même.
Henri plaça le guide entre deux gendarmes tenant constamment le pistolet au poing.
Remy et sa compagne étaient mêlés aux gens de la suite. Henri n'avait fait aucune recommandation à leur égard, pensant que la curiosité était déjà bien assez excitée à leur endroit, sans l'augmenter encore par des précautions plus dangereuses que salutaires.
Lui-même, sans avoir fatigué ou importuné ses hôtes par un seul regard, après être sorti du bourg, revint prendre sa place aux flancs de la compagnie.
Cette marche de la troupe était lente, le chemin parfois manquait tout à coup sous les pieds des chevaux, et le détachement tout entier se trouvait embourbé.
Tant que l'on n'eut point trouvé la chaussée que l'on cherchait, on dut se résigner à marcher comme avec des entraves.
Quelquefois des spectres, fuyant au bruit des chevaux, sillonnaient la plaine; c'étaient des paysans un peu trop prompts à revenir dans leurs terres, et qui redoutaient de tomber aux mains de ces ennemis qu'ils avaient voulu anéantir.
Parfois aussi, ce n'étaient que de malheureux Français à moitié morts de froid et de faim, incapables de lutter contre des gens armés, et qui, dans l'incertitude où ils étaient de tomber sur des amis ou des ennemis, préféraient attendre le jour pour reprendre leur pénible route.
On fit deux lieues en trois heures; ces deux lieues avaient conduit l'aventureuse patrouille sur les bords du Rupel, que bordait une chaussée de pierre; mais alors les dangers succédèrent aux difficultés: deux ou trois chevaux perdirent pied dans les interstices de ces pierres, ou, glissant sur les pierres fangeuses, roulèrent avec leurs cavaliers dans l'eau encore rapide de la rivière.
Plus d'une fois aussi, de quelque bateau amarré à l'autre bord, partirent des coups de feu qui blessèrent deux valets d'armée et un gendarme.
Un des deux valets avait été blessé aux côtés de Diane; elle avait manifesté des regrets pour cet homme, mais aucune crainte pour elle.
Henri, dans ces différentes circonstances, se montra pour ses hommes un digne capitaine et un véritable ami; il marchait le premier, forçant toute la troupe à suivre sa trace, et se fiant moins encore à sa propre sagacité qu'à l'instinct du cheval que lui avait donné son frère, si bien que de cette façon il conduisait tout le monde au salut, en risquant seul la mort.
À trois lieues de Rupelmonde, les gendarmes rencontrèrent une demi-douzaine de soldats français accroupis devant un feu de tourbe: les malheureux faisaient cuire un quartier de chair de cheval, seule nourriture qu'ils eussent rencontrée depuis deux jours.
L'approche des gendarmes causa un grand trouble parmi les convives de ce triste festin: deux ou trois se levèrent pour fuir; mais l'un d'eux resta assis et les retint en disant:
– Eh bien! s'ils sont ennemis, ils nous tueront, et au moins la chose sera finie tout de suite.
– France! France! cria Henri qui avait entendu ces paroles; venez à nous, pauvres gens.
Ces malheureux, en reconnaissant des compatriotes, accoururent à eux; on leur donna des manteaux, un coup de genièvre; on y ajouta la permission de monter en croupe derrière les valets.
Ils suivirent ainsi le détachement.
Une demi-lieue plus loin, on trouva quatre chevau-légers avec un cheval pour quatre; ils furent recueillis également.
Enfin, on arriva sur les bords de l'Escaut: la nuit était profonde; les gendarmes trouvèrent là deux hommes qui tâchaient, en mauvais flamand, d'obtenir d'un batelier le passage sur l'autre rive.
Celui-ci refusait avec des menaces.
L'enseigne parlait le hollandais. Il s'avança doucement en tête de la colonne, et tandis que celle-ci faisait halte, il entendit ces mots:
– Vous êtes des Français, vous devez mourir ici; vous ne passerez pas.
L'un des deux hommes lui appuya un poignard sur la gorge, et, sans se donner la peine d'essayer à lui parler sa langue, il lui dit en excellent français:
– C'est toi qui mourras ici, tout Flamand que tu es, si tu ne nous passes pas à l'instant même.
– Tenez ferme, monsieur, tenez ferme! cria l'enseigne, dans cinq minutes nous sommes à vous.
Mais pendant le mouvement que les deux Français firent en entendant ces paroles, le batelier détacha le nœud qui retenait sa barque au rivage et s'éloigna rapidement en les laissant sur le bord.
Mais un des gendarmes, comprenant de quelle utilité pouvait être le bateau, entra dans le fleuve avec son cheval et abattit le batelier d'un coup de pistolet.
Le bateau sans guide tourna sur lui-même; mais comme il n'avait pas encore atteint le milieu du fleuve, le remous le repoussa vers la rive.
Les deux hommes s'en emparèrent aussitôt qu'il toucha le bord, et s'y logèrent les premiers.
Cet empressement à s'isoler étonna l'enseigne.
– Eh! messieurs, demanda-t-il, qui êtes-vous, s'il vous plaît?
– Monsieur, nous sommes officiers au régiment de la Marine, et vous gendarmes d'Aunis, à ce qu'il paraît.
– Oui, messieurs, et bien heureux de pouvoir vous être utiles; n'allez-vous point nous accompagner?
– Volontiers, messieurs.
– Montez sur les chariots alors, si vous êtes trop fatigués pour nous suivre à pied.
– Puis-je vous demander où vous allez? fit celui des deux officiers de marine qui n'avait point encore parlé.
– Monsieur, nos ordres sont de pousser jusqu'à Rupelmonde.
– Prenez garde, reprit le même interlocuteur, nous n'avons pas traversé le fleuve plus tôt, parce que, ce matin, un détachement d'Espagnols a passé venant d'Anvers; au coucher du soleil, nous avons cru pouvoir nous risquer; deux hommes n'inspirent pas d'inquiétude, mais vous, toute une troupe.
– C'est vrai, dit l'enseigne, je vais appeler notre chef.
Il appela Henri, qui s'approcha en demandant ce qu'il y avait.
– Il y a, répondit l'enseigne, que ces messieurs ont rencontré ce matin un détachement d'Espagnols qui suivaient le même chemin que nous.