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Le duc lui frappa sur l'épaule et le réveilla.

Aurilly se frotta les yeux et regarda le prince.

– Tu as entendu? lui demanda celui-ci.

– Oui, monseigneur, répondit Aurilly.

– Sais-tu seulement de quoi je veux parler?

– Pardieu! de la dame inconnue, de la parente de M. le comte du Bouchage.

– Bien; je vois que le faro de Bruxelles et la bière de Louvain ne t'ont point encore trop épaissi le cerveau.

– Allons donc, monseigneur, parlez ou faites seulement un signe, et Votre Altesse verra que je suis plus ingénieux que jamais.

– Alors, voyons, appelle toute ton imagination à ton aide et devine.

– Eh bien, monseigneur, je devine que Votre Altesse est curieuse.

– Ah! parbleu! c'est une affaire de tempérament cela; il s'agit seulement de me dire ce qui pique ma curiosité à cette heure.

– Vous voulez savoir quelle est la brave créature qui suit ces deux messieurs de Joyeuse à travers le feu et à travers l'eau?

– Per mille pericula Martis! comme dirait ma sœur Margot, si elle était là, tu as mis le doigt sur la chose, Aurilly. À propos, lui as-tu écrit, Aurilly?

– À qui, monseigneur?

– À ma sœur Margot.

– Avais-je donc à écrire à Sa Majesté?

– Sans doute.

– Sur quoi?

– Mais sur ce que nous sommes battus, pardieu! ruinés, et sur ce qu'elle doit se bien tenir.

– À quelle occasion, monseigneur?

– À cette occasion, que l'Espagne, débarrassée de moi au nord, va lui tomber sur le dos au midi.

– Ah! c'est juste.

– Tu n'as pas écrit?

– Dame! monseigneur!

– Tu dormais.

– Oui, je l'avoue; mais encore l'idée me fût-elle venue d'écrire, avec quoi eusse-je écrit, monseigneur? Je n'ai ici, ni papier, ni encre, ni plume.

– Eh bien cherche. Quaere et invenies, dit l'Évangile.

– Comment diable Votre Altesse veut-elle que je trouve tout cela dans la chaumière d'un paysan qui, il y a mille à parier contre un, ne sait pas écrire?

– Cherche toujours, imbécile, et si tu ne trouves pas cela, eh bien…

– Eh bien?

– Eh bien, tu trouveras autre chose.

– Oh! imbécile que je suis! s'écria Aurilly, en se frappant le front, ma foi, oui, Votre Altesse a raison, et ma tête s'embourbe; cela tient à ce que j'ai une affreuse envie de dormir, voyez-vous, monseigneur.

– Allons, allons, je veux bien te croire; chasse cette envie-là pour un instant, et puisque tu n'as pas écrit, toi, j'écrirai, moi; cherche-moi seulement tout ce qu'il me faut pour écrire; cherche, Aurilly, cherche, et ne reviens que lorsque tu auras trouvé; moi, je reste ici.

– J'y vais, monseigneur.

– Et si, dans ta recherche, attends donc, et dans ta recherche, tu t'aperçois que la maison soit d'un style pittoresque… Tu sais combien j'aime les intérieurs flamands, Aurilly?

– Oui, monseigneur.

– Eh bien, tu m'appelleras.

– À l'instant même, monseigneur; vous pouvez être tranquille.

Aurilly se leva, et, léger comme un oiseau, il se dirigea vers la chambre voisine, où se trouvait le pied de l'escalier.

Aurilly était léger comme un oiseau; aussi à peine entendit-on un léger craquement au moment où il mit le pied sur les premières marches; mais aucun bruit ne décela sa tentative.

Au bout de cinq minutes, il revint près de son maître qui s'était installé, ainsi qu'il avait dit, dans la grande salle.

– Eh bien? demanda celui-ci.

– Eh bien, monseigneur, si j'en crois les apparences, la maison doit être diablement pittoresque.

– Pourquoi cela?

– Peste! monseigneur, parce qu'on n'y entre pas comme on veut.

– Que dis-tu?

– Je dis qu'un dragon la garde.

– Quelle est cette sotte plaisanterie, mon maître?

– Eh! monseigneur, ce n'est malheureusement pas une sotte plaisanterie, c'est une triste vérité. Le trésor est au premier, dans une chambre derrière une porte sous laquelle on voit luire de la lumière.

– Bien, après?

– Monseigneur veut dire avant.

– Aurilly!

– Eh bien! avant cette porte, monseigneur, on trouve un homme couché sur le seuil dans un grand manteau gris.

– Oh! oh! M. du Bouchage se permet de mettre un gendarme à la porte de sa maîtresse?

– Ce n'est point un gendarme, monseigneur, c'est quelque valet de la dame ou du comte lui-même.

– Et quelle espèce de valet?

– Monseigneur, impossible de voir sa figure, mais ce que l'on voit, et parfaitement, c'est un large couteau flamand passé à sa ceinture et sur lequel il appuie une vigoureuse main.

– C'est piquant, dit le duc; réveille-moi un peu ce gaillard-là, Aurilly.

– Oh! par exemple, non, monseigneur.

– Tu dis?

– Je dis que, sans compter ce qui pourrait m'arriver à l'endroit du couteau flamand, je ne vais pas m'amuser à me faire un mortel ennemi de MM. de Joyeuse, qui sont très bien en cour. Si nous eussions été roi des Pays-Bas, passe encore; mais nous n'avons qu'à faire les gracieux, monseigneur, surtout avec ceux qui nous ont sauvés; car les Joyeuse nous ont sauvés. Prenez garde, monseigneur, si vous ne le dites pas, ils le diront.

– Tu as raison, Aurilly, dit le duc en frappant du pied; toujours raison, et cependant…

– Oui, je comprends; et cependant Votre Altesse n'a pas vu un seul visage de femme depuis quinze mortels jours. Je ne parle point de ces espèces d'animaux qui peuplent les polders; cela ne mérite pas le nom d'hommes ni de femmes; ce sont des mâles et des femelles, voilà tout.

– Je veux voir cette maîtresse de du Bouchage, Aurilly; je veux la voir, entends-tu?

– Oui, monseigneur, j'entends.

– Eh bien, réponds-moi alors.

– Eh bien, monseigneur, je réponds que vous la verrez peut-être; mais pas par la porte, au moins.

– Soit, dit le prince, mais si je ne puis la voir par la porte, je la verrai par la fenêtre, au moins.