– Allons, dit Chicot, je vois que vous êtes l'homme de ressource, et aussi bien vu dans les cabarets que dans les couvents.
– Croiriez-vous que j'ai des intelligences avec l'hôte?
– Cela m'en a tout l'air.
– Ma foi non, et cette fois vous êtes dans l'erreur; maître Bonhomet me vend du vin quand je veux, et je le paie quand je peux, voilà tout.
– Bonhomet? dit Chicot. Sur ma parole, voilà un nom qui promet.
– Et qui tient. Venez, compère, venez.
– Oh! oh! se dit Chicot en suivant le faux moine, c'est ici qu'il faut faire un choix parmi tes meilleures grimaces, ami Chicot; car si Bonhomet te reconnaît tout de suite, c'est fait de toi, et tu n'es qu'un sot.
LXXXI La corne d'abondance
Le chemin que Borromée faisait suivre à Chicot, sans se douter que Chicot le connaissait aussi bien que lui, rappelait à notre Gascon les beaux jours de l'âge de sa jeunesse.
En effet, combien de fois, la tête vide, les jambes souples, les bras pendants ou ballants, comme dit l'admirable argot populaire, combien de fois Chicot, sous un rayon de soleil d'hiver ou dans l'ombre fraîche de l'été, avait-il été trouver cette maison de la Corne d'Abondance vers laquelle un étranger le conduisait en ce moment!
Alors quelques pièces d'or, et même d'argent sonnant dans son escarcelle, le faisaient plus heureux qu'un roi; il se laissait aller au savoureux bonheur de fainéantiser, autant que bon lui semblerait, à lui qui n'avait ni maîtresse au logis, ni enfant affamé sur la porte, ni parents soupçonneux et grondants derrière la fenêtre.
Alors Chicot s'asseyait insoucieux sur le banc de bois ou l'escabeau du cabaret; il attendait Gorenflot, ou plutôt le trouvait exact aux premières fumées du repas préparé.
Alors Gorenflot s'animait à vue d'œil, et Chicot, toujours intelligent, toujours observateur toujours anatomiste, Chicot étudiait chacun de degrés de son ivresse, étudiant cette curieuse nature à travers la vapeur subtile d'une émotion raisonnable; et sous l'influence du bon vin, de la chaleur et de la liberté, la jeunesse remontait splendide, victorieuse et pleine de consolations à son cerveau.
Chicot, en passant devant le carrefour Bussy, se haussa sur les pointes pour tâcher d'apercevoir la maison qu'il avait recommandée aux soins de Remy, mais la rue était sinueuse, et s'arrêter n'eût pas été d'une bonne politique; il suivit donc le capitaine Borromée avec un petit soupir.
Bientôt la grande rue Saint-Jacques apparut à ses yeux, puis le cloître Saint-Benoît, et presque en face du cloître, l'hôtellerie de la Corne d'Abondance, de la Corne d'Abondance un peu vieillie, un peu crasseuse, un peu lézardée, mais ombragée toujours par des platanes et des marronniers à l'extérieur, et meublée à l'intérieur de ses pots d'étain luisants et de ses casseroles brillantes qui sont les fictions de l'or et de l'argent pour les buveurs et les gourmands, mais qui attirent réellement le véritable or et le véritable argent dans la poche du cabaretier, par des raisons sympathiques dont il faut demander compte à la nature.
Chicot, après son coup d'œil jeté du seuil de la porte sur l'intérieur et l'extérieur, Chicot fit le gros dos, perdit encore six pouces de sa taille, qu'il avait déjà diminuée en présence du capitaine, il y ajouta une grimace de satyre fort différente de ses allures franches et de ses jeux honnêtes de physionomie, et se prépara à affronter la présence de son ancien hôte, maître Bonhomet.
D'ailleurs Borromée passa le premier pour lui montrer le chemin, et, à la vue de ces deux masques, maître Bonhomet ne se donna la peine de reconnaître que celui qui marchait devant.
Si la façade de la Corne d'Abondance s'était lézardée, la façade du digne cabaretier, de son côté aussi, avait subi les ravages du temps.
Outre les rides, qui correspondent sur le visage humain aux gerçures que le temps imprime au front des monuments, maître Bonhomet avait pris des façons d'homme puissant, qui, pour tous autres que pour les gens d'épée, le rendaient de difficile approche, et qui racornissaient, pour ainsi dire, son visage.
Mais Bonhomet respectait toujours l'épée: c'était son faible; il avait contracté cette habitude dans un quartier fort éloigné de toute surveillance municipale, sous l'influence des Bénédictins pacifiques.
En effet, s'il s'élevait, par malheur, une querelle en ce glorieux cabaret, avant qu'on eût été à la Contrescarpe chercher les Suisses ou les archers du guet, l'épée avait déjà joué, et joué de façon à mettre plusieurs pourpoints en perce; ce méchef était arrivé sept ou huit fois à Bonhomet et lui avait coûté cent livres chaque fois; il respectait donc l'épée, d'après ce système: crainte fait respect.
Quant aux autres clients de la Corne d'Abondance, écoliers, clercs, moines et marchands, Bonhomet s'en arrangeait tout seul; il avait acquis une certaine célébrité en coiffant d'un large seau de plomb les récalcitrants ou déloyaux payeurs, et cette exécution mettait toujours de son côté certains piliers de cabaret qu'il s'était choisis parmi les plus vigoureux courtauds des boutiques voisines.
Au reste, on savait si bon et si pur le vin que chacun avait le droit d'aller chercher lui-même à la cave; on connaissait si bien sa longanimité à l'égard de certaines pratiques créditées à son comptoir, que personne ne murmurait de ses humeurs fantasques.
Ces humeurs, quelques vieux habitués les attribuaient à un fond de chagrin que maître Bonhomet aurait eu dans son ménage.
Telles furent, du moins, les explications que Borromée crut devoir donner à Chicot sur le caractère de l'hôte dont ils allaient apprécier ensemble l'hospitalité.
Cette misanthropie de Bonhomet avait eu un fâcheux résultat pour la décoration et le confortable de l'hôtellerie. En effet, le cabaretier se trouvant, c'était son idée du moins, fort au-dessus de ses pratiques, ne donna aucun soin à l'embellissement du cabaret; il en résulta que Chicot, en entrant dans la salle, se reconnut tout d'abord; rien n'était changé, sinon la teinte fuligineuse du plafond, qui, du gris, était passée au noir.
En ces temps bienheureux, les auberges n'avaient point encore contracté l'odeur si âcre et si fade du tabac brûlé, dont s'imprègnent aujourd'hui les boiseries et les tentures des salles, odeur qu'absorbe et qu'exhale tout ce qui est poreux et spongieux.
Il résultait de là que, malgré sa crasse vénérable et sa tristesse apparente, la salle de la Corne d'Abondance ne contrariait point, par des exhalaisons exotiques, les miasmes vineux profondément engagés dans chaque atome de l'établissement, en sorte que, permis soit-il de le dire, un vrai buveur trouvait plaisir dans ce temple du dieu Bacchus, car il respirait l'arôme et l'encens le plus cher à ce dieu.