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Nous la dépassâmes, prenant un chemin de terre dont les profondes ornières nous firent déraper. Derrière la vitre d’une fenêtre, nous entrevîmes le visage affolé de la fermière, et celui de son deuxième fils, un gamin de onze ou douze ans. Filant à travers près, nous arrivâmes au pâturage. Une soixantaine d’hydres étaient affairées autour des cadavres des vaches. Chacune avait plongé un ou deux tentacules dans leur chair.

« Il y en avait d’autres tout à l’heure, nous cria le fermier. Méfiez-vous ! »

Jusqu’à notre premier coup de feu, les hydres ne se dérangèrent pas. Quelques-unes, alourdies, quittaient les cadavres et allaient boire: du moins est-ce ainsi que nous interprétâmes leur comportement sur le moment. Elles voletaient vers une mare, plongeaient dans l’eau un tentacule spécial, plus gros que les autres, et pompaient. Au bout de quelques instants, elles semblaient gonfler, et leur vol était nettement plus léger.

Nous choisîmes chacun notre objectif. Je visai soigneusement le groupe le plus proche, composé de six animaux « attablés » à la même vache.

« Feu ! » cria Beuvin.

Une salve s’étira avec le bruit d’une soie déchirée. Les douilles vides de ma mitraillette crépitèrent contre le pare-brise. Une d’elles, brûlante, pénétra par le col ouvert de la chemise de Michel, qui jura. Chez les hydres, ce fut la panique. Un bon nombre d’entre elles, touchées à mort, s’abattirent au sol, dégonflées. Mes rafales firent mouche. Vandal, plus heureux encore — ou plus adroit — en tua deux d’une seule giclée de balles. Les chevrotines les déchiquetèrent.

Celles qui ne furent pas blessées prirent de la hauteur à une vitesse qui nous étonna. Quelques secondes plus tard, il ne restait qu’une tache verte, très haut. Armes rechargées, je descendis à terre avec Michel et Vandal. Les autres restèrent dans le camion, prêts à nous couvrir de leur feu. La peau des vaches mortes était trouée de multiples ouvertures à peu près rondes, faites évidemment par les dents cornées situées au bout des tentacules. La chair était transformée en une sorte de boue noirâtre.

« Digestion externe, expliqua Vandal, comme chez la larve du dytique. L’hydre tue avec son appareil à poison, puis elle injecte dans le corps de sa victime, par les tentacules, les sucs digestifs qui transforment cette chair en une bouillie nutritive. Après quoi, elle pompe cette bouillie. »

Voulant examiner le monstre de plus près, il se pencha, s’accroupit à côté. Ce faisant, sa main effleura la chair verte. Il poussa un cri de douleur.

« Attention ! N’y touchez pas. Ça brûle. »

Sa main gauche se couvrit de pustules blanchâtres.

« Comme un cœlentéré ! Vous connaissez tous deux le pouvoir urticant des méduses. C’est ici le même résultat, sinon le même procédé. Qui s’y frotte s’y pique ! »

Sa main enfla rapidement, et devint douloureuse, mais l’effet ne se prolongea que deux jours.

Cependant, là-haut, le nuage vert des hydres restait immobile. Nous étions embarrassés, hésitant à nous en aller, de peur qu’elles n’attaquent la ferme et craignant aussi, que pendant notre absence, Honneger ne tente un coup de force sur le village. Les hydres devaient elles-mêmes nous tirer de cette indécision.

« En retraite ! » cria soudain Michel, qui les observait. Nous bondîmes vers l’auto. Vandal y pénétra, puis Michel, puis moi-même. Comme je claquais la portière, une hydre se précipita sur la voiture, s’écrasant sur le toit qui, heureusement résista. Les autres, en une ronde infernale, tournaient autour du camion, à grande vitesse, fantastique carrousel.

Hâtivement, je relevai la vitre, puis j’observai le spectacle, prêt à intervenir. Une fusillade nourrie éclata. Certes, les gardes n’économisaient pas la poudre. Les hydres atteintes se tordaient sur le sol, les autres continuaient leur tournoiement fou. À un moment, comme sur un signal, elles passèrent à l’attaque, le dard tendu en avant. Un cri s’éleva du camion: une hydre avait passé son appareil à poison par une fente de la bâche, et un homme avait dû être piqué. Le camion se mit en marche. Nous ouvrîmes alors le feu. En peu de temps, nous fîmes du beau travail. Il était difficile, collées comme elles l’étaient au camion, de les atteindre sans blesser nos camarades, mais comme aucune ne s’occupait de nous, nous tirions comme à l’exercice. Nous en détruisîmes une trentaine, qui, ajoutées aux victimes de la première attaque, portèrent le total de leurs pertes à plus de soixante-dix. Cette fois, la leçon porta et elles s’envolèrent pour ne plus revenir.

Une d’elles, morte, mais non dégonflée, dérivait dans l’air, à deux mètres de haut. Habilement, un de nos hommes encercla son corps d’un lasso, et nous la ramenâmes au village, remorquée comme un ballon captif. Nous ramenâmes aussi le fermier, sa femme, son deuxième fils, et le cadavre à demi digéré du premier. Les douze vaches mortes restèrent sur place, ainsi que les hydres, sauf une que Vandal fit charger avec des cordes, a fin de dissection. Contrairement à nos craintes, personne n’avait été piqué, et le cri que nous avions entendu n’était qu’un cri de peur. Quoi qu’il en fût, nous connaissions maintenant la gravité de la menace que la faune sauvage de Tellus faisait peser sur nous.

Nous revînmes au village en triomphateurs. Les gardes chantaient. Ouvriers pour la plupart, ils entonnaient des refrains révolutionnaires. Michel et moi, nous beuglions l’air des trompettes d’Aïda de la façon la plus « pompière » possible. Les nouvelles que Louis nous communiqua refroidirent un peu notre bel enthousiasme.

CHAPITRE IV

VIOLENCES

Une reconnaissance, effectuée par douze gardes du côté du château, avait été accueillie par une rafale de mitrailleuse de 20 mm. Un projectile non éclaté en faisait foi.

« Le fait est là, dit Louis. Ces salauds ont un armement bien plus puissant que le nôtre. Contre cela — il montra l’obus — nos fusils à lapin ou une sarbacane … Nous avons une seule arme sérieuse: la Winchester du père Boru.

— Et deux mitraillettes, dis-je.

— Bon pour le combat à trente mètres ! Et combien nous reste-t-il de munitions pour elles ? Et pourtant, nous ne pouvons pas les laisser faire. Au fait, Michel, votre sœur n’est pas en sécurité, à l’observatoire.

— Les salauds ! S’ils osaient …

— Ils oseront, mon vieux ! Nous avons à peu près cinquante hommes armés à la diable, peu de cartouches. Ils sont une soixantaine, bien armés. Et ces charognes de pieuvres vertes par-dessus le marché ! Ah ! Si Constant avait été là !

— Qui donc ?

— Constant, l’ingénieur chargé des fusées. Ah ! Oui, tu n’es pas au courant. Parmi de multiples autres choses, l’usine devait fabriquer des fusées d’arme, pour les avions. Nous en avons tout un lot, mais rien que les corps métalliques, pas les charges. Oh ! bien sûr, il doit y avoir au laboratoire de chimie de quoi les charger, mais il nous manque le personnel capable de le faire. »