Je lui saisis les mains, et l’entraînai dans une ronde effrénée.
« Louis, mon vieux, nous somme sauvés ! Tu sais que mon oncle est commandant de réserve dans l’artillerie ?
— Oui, et après ? Nous n’avons pas de canons !
— Eh bien, il a effectué sa dernière période dans les lance-fusées antiaériens ! Il est tout à fait au courant de la question ! Tout va bien, si vraiment il y a les produits chimiques nécessaires. Lui et Beuvin s’en chargeront. Au besoin, on doit pouvoir les faire marcher à la poudre noire, pour ce que nous voulons en faire !
— Bon, mais cela prendra bien dix à quinze jours. En attendant …
— Oui, en attendant, il faut les occuper. Attends. »
Je courus à l’hôpital, où mon frère achevait de guérir en tenant compagnie à Breffort.
« Dis donc, Paul. Pourrais-tu reconstituer une catapulte romaine ?
— Oui, c’est facile. Pourquoi ?
— Pour attaquer le château. Quelle portée peut-on atteindre ?
— Oh ! Tout dépend du poids que l’on désire lancer. Trente à cent mètres, aisément.
— Bon, trace les plans. »
Je revins trouver Louis et Michel et leur exposai mon plan.
« Pas mal, dit Louis, mais cent mètres sont cent mètres, et une mitrailleuse de vingt, ça porte plus loin.
— Près du château, il y a un creux où l’on arrive par un chemin défilé, si je me souviens bien. Il s’agit d’installer la catapulte dans ce creux.
— Si je comprends bien, dit Michel, tu veux leur envoyer des charges d’explosif et de ferraille. Où trouveras-tu l’explosif ?
— Il y a trois cents kilos de dynamite à la carrière. Elle venait d’être réapprovisionnée lors du cataclysme.
— Ce n’est pas avec cela que nous prendrons le château, dit Michel en hochant la tête.
— Nous n’en avons pas l’intention ! Il s’agit de gagner du temps, de leur faire croire que nous gaspillons nos munitions en des attaques futiles. D’ici là, les fusées seront prêtes. » Et j’expliquai à Michel ce que Louis m’avait dit.
Sur l’ordre du Conseil, Beuvin envoya des patrouilles sonder les défenses de l’ennemi. Également ces patrouilles devaient nous signaler les hydres, le cas échéant. Elles furent munies d’un petit poste de radio, fruit des loisirs d’Estranges. Puis nous commençâmes la construction d’une catapulte. Un jeune frêne fut sacrifié et transformé en ressort. Le bâti fut construit et l’engin essayé avec des blocs de rochers. La portée se révéla satisfaisante.
Notre petite armée, sous le commandement de Beuvin, prit alors le chemin du château, avec trois camions et les trois tracteurs remorquant les catapultes. Pendant huit jours, il n’y eut que des escarmouches. L’usine travaillait fiévreusement. Le neuvième jour, je me rendis sur le front avec Michel.
« Eh bien, demanda Beuvin, c’est prêt ?
— Les premières fusées arriveront aujourd’hui ou demain, répondis-je.
— Ouf ! Je puis bien vous dire que je n’étais pas tranquille. S’il leur était venu à l’idée de faire une sortie … »
Nous allâmes aux avant-postes.
« Passé la crête, nous dit le père Boru, qui, en sa qualité d’ancien adjudant, vétéran de la guerre 1939–1945, commandait les avant-gardes, on tombe sous le feu de leurs mitrailleuses. Autant que je sache, il y en a quatre: deux de 20 mm et deux autres, de 7 mm 5 probablement. Il y a aussi des fusils mitrailleurs.
— Hors de portée des catapultes ?
— Nous n’avons pas essayé de les atteindre. Nous nous sommes soigneusement gardés de révéler la portée exacte de nos armes, dit Beuvin.
— Et de l’autre côté du château ?
— Ils ont fortifié la place avec des troncs d’arbres. De plus, la route est sous leur feu. Impossible d’y amener du matériel lourd.
— Attendons. »
En rampant, nous allâmes jusqu’à la crête. Une mitrailleuse lourde la commandait.
« On pourrait essayer d’atteindre celle-là, dit Michel.
— Oui, mais nous n’attaquerons que lorsque les fusées seront arrivées. À l’aube bleue prochaine, je pense. »
Au moment indiqué, un camion arriva du village, portant mon oncle, Estranges et Breffort. Ils en descendirent plusieurs caisses.
« Voici des grenades, » dit Estranges.
Elles étaient faites d’un tube de fonte muni d’un détonateur.
« Et voici les fusées, dit mon oncle. Nous les avons essayées. Portée: 3 km 500. Précision assez bonne. Leur tête contient un kilo de débris de fonte et ce qu’il faut de T.N.T. Un camion suit avec les chevalets de lancement, et d’autres caisses. Il y a en tout 50 fusées de ce modèle. On en fabrique d’autres plus puissantes.
— Hé, hé ! dit Beuvin. Notre artillerie se monte ! »
Comme il disait cela, un de nos hommes dévala la pente.
« Ils agitent un drapeau blanc, dit-il.
— Ils se rendent ? Dis-je, incrédule.
— Non, ils envoient un parlementaire.
— Répondez », ordonna Beuvin.
Du côté ennemi, un homme se dressa et avança, agitant un mouchoir. Le père Boru le fit cueillir à mi-chemin dans le no man’s land, et nous l’amena. C’était Charles Honneger en personne.
« Que voulez-vous ? demanda Beuvin.
— Parler à vos chefs.
— Il y en a quatre ici.
— Pour éviter le sang inutilement répandu, nous proposons ceci: Vous dissolvez votre Conseil. Vous rendez vos armes, et nous prenons le pouvoir. Il ne vous sera fait aucun mal.
— Oui, vous voulez nous réduire en esclavage, dis-je. Voici nos contre-propositions. Vous rendez les jeunes filles que vous avez enlevées. Vous déposez les armes. Vos hommes sont mis en surveillance, et vous et votre père en prison, pour être jugés.
— Vous ne manquez pas de culot ! Venez-y toujours, avec vos pétoires de chasse.
— Je vous avertis, dit alors Michel, que si vous êtes vaincus, et qu’il y ait des morts chez nous, vous êtes pendus !
— Je m’en souviendrai !
— Je vous propose alors ceci, puisque vous ne voulez pas vous rendre, dis-je. Mettez les jeunes filles, ainsi que votre sœur et Mlle Ducher à l’abri, par exemple sur ce piton, là-bas.
— Rien à faire ! Ma sœur n’a pas peur, ni Mad. Si les autres sont tuées, je m’en fiche. Il y en aura d’autres après la victoire ; votre sœur, par exemple … »
Il se retourna à terre, la face tuméfiée. Michel avait été plus prompt que moi.
Il se releva.
« Vous avez frappé un parlementaire, dit-il blême.
— Vous n’êtes pas un parlementaire, mais un salaud. Allez, filez ! »
Il fut reconduit manu militari. À peine avait-il franchi la crête que le deuxième camion arriva. Les chevalets de lancement furent rapidement montés.
« Dans dix minutes, nous ouvrons le feu, dit Beuvin. Quel dommage de ne pas avoir d’observatoire !
— Et ce petit monticule, dis-je désignant, cent mètres derrière nous, une éminence de cinquante mètres de haut à peu près.
— Il est sous le feu de l’ennemi.
— Oui, mais de là, on doit voir même le château. J’ai une vue exceptionnelle. Je vais y aller en emportant ce téléphone. Le fil semble assez long.
— Je vais avec toi, » dit Michel.