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— Et d’un, je vous laisse une voie sur deux. Deuxièmement, nous n’avons pas besoin d’une quantité énorme d’alu, pour le moment au moins. Troisièmement, comment votre usine marchera-t-elle sans charbon ? Et quatrièmement, nous fondrons du fer, dès que j’aurai trouvé du minerai. En attendant, il y a un tas de vieille ferraille que vous pouvez transformer en rails. C’est votre travail ! »

Je réquisitionnai de même deux petites locomotives, sur les six que possédait l’usine, et des wagons en nombre suffisant. Aux carrières de calcaire, je pris trois marteaux-piqueurs et un compresseur.

Quelques jours après, la mine fonctionnait, et le village avait de l’électricité. Elle employait dix-sept des « forçats », avec des gardes dont le rôle était moins de les surveiller que de les défendre contre les hydres. Ils cessèrent vite de se considérer comme des prisonniers, et nous cessâmes nous aussi de les considérer comme tels. Ils furent « les mineurs » et, sous la direction d’un ancien porion, devinrent rapidement capables de creuser leurs galeries.

Soixante jours passèrent ainsi, occupés par des travaux d’organisation. Michel et mon oncle, aidés par l’horloger, fabriquèrent des pendules telluriennes. Nous étions très gênés par le fait que le nycthémère comprenait 29 de nos heures. Chaque fois que nous tirions nos montres, il fallait se livrer à des calculs compliqués. Deux types d’horloges furent fabriqués, les uns divisés en 24 « grandes heures », les autres en 29 heures terrestres. Finalement, quelques années plus tard, nous adoptâmes le système encore utilisé aujourd’hui et qui vous est seul familier: division du jour en 10 heures de 100 minutes, chaque minute comprenant 100 secondes de 10 dixièmes chacune. Ces secondes diffèrent très peu des anciennes secondes. Entre parenthèses, un des premiers résultats du cataclysme avait été de dérégler les pendules à balancier, au grand ahurissement des paysans, à cause de la valeur un peu plus faible de g.

Notre stock de provisions, en y ajoutant celles trouvées dans les caves du château, nous aurait permis de tenir environ dix mois terrestres. Nous étions dans la zone tempérée de Tellus, la zone d’éternel printemps, et nous pouvions compter sur plusieurs récoltes par an, si le blé s’acclimatait. La surface restée cultivable de la vallée suffirait tant que la population ne s’accroîtrait pas trop. Le sol de Tellus avait l’air fertile.

Nous avions réparé un grand nombre de maisons et nous n’étions plus entassés. L’école avait rouvert ses portes, et le Grand Conseil siégeait dans un hangar métallique. Ida régnait sur la salle des archives, et j’étais sûr d’y trouver Beltaire quand j’avais besoin de lui. Nous avions entrepris de rédiger un embryon de code, en changeant le moins possible le droit usuel sur la Terre, mais en le simplifiant et en l’adaptant. Ce code est toujours en vigueur. Il y avait aussi une salle commune et une bibliothèque.

Le chemin de fer de la mine de houille fonctionnait, celui de la carrière d’argile aussi, l’usine tournait à la mesure de nos besoins. Nous étions tous occupés, car la main-d’œuvre n’était pas trop abondante. Le village était actif, et on se serait cru plutôt dans une vivante bourgade terrestre qu’à la surface d’un monde perdu dans l’infini de l’espace — ou faut-il dire: des espaces ?

Nous eûmes nos premières pluies, sous la forme d’orages qui brouillaient le temps pour une dizaine de jours. Nous eûmes aussi nos premières nuits totales, encore brèves. Je ne saurais décrire l’impression que je ressentis quand je vis nettement pour la première fois les constellations qui allaient être les nôtres pour toujours.

Les membres du Conseil avaient pris l’habitude de se réunir en séances officieuses chez mon oncle, soit dans sa maison du village, soit plus souvent dans celle, remise en état, de l’observatoire. Nous y retrouvions Vandal, Massacre, absorbés tous deux dans l’étude des hydres, avec Breffort pour aide, Martine, Beuvin, sa femme, mon frère, et Ménard, quand nous pouvions l’arracher à son ordinateur. Si dans les conseils officiels Louis menait la danse pour tout ce qui était pratique, ici, où l’on parlait beaucoup plus de sciences ou de philosophie, mon oncle, avec sa puissante érudition, était le chef incontesté du cercle. Ménard parlait parfois aussi et nous étions frappés par l’ampleur des conceptions que développait ce petit homme à barbe de chèvre. J’ai gardé un excellent souvenir de ces réunions, car c’est là que j’ai connu véritablement Martine.

Un soir, je montais la pente, tout joyeux, car, à environ trois kilomètres de la zone morte, sur le sol tellurien, j’avais, dans le creux d’un ravin, trouvé de l’excellent minerai de fer. À vrai dire, d’ailleurs, je ne l’avais pas découvert moi-même. Un de mes hommes d’escorte m’en avait apporté un morceau, me demandant ce que c’était. Au détour du chemin, je rencontrai Martine.

« Vous voilà. Je descendais vous chercher !

— Je suis en retard ?

— Non, les autres sont à l’observatoire, où Ménard leur expose une découverte.

— Et vous êtes venue à ma rencontre ? Dis-je, flatté.

— Oh ! Je n’ai pas de mérite. Cela ne m’intéresse pas, c’est moi qui l’ai faite.

— Qu’est-ce donc ?

— C’est … »

Je ne devais pas le savoir ce jour-là. Tout en parlant, Martine avait levé les yeux. Elle resta la bouche ouverte, une horreur indicible sur son visage. Je me retournai: une hydre gigantesque piquait droit sur nous !

Au dernier moment, je repris le contrôle de moi-même, plaquai Martine au sol, m’allongeant à côté d’elle. L’hydre nous frôla, mais nous manqua. Emportée par sa vitesse, elle vola encore plus de cent mètres avant de pouvoir virer. Je fus debout d’un bond.

« Filez au village ! Il y a des arbres, le long de la route !

— Et vous ?

— Je vais l’occuper. Je l’aurai sans doute avec mon revolver.

— Non, je reste !

— Filez, nom de Dieu ! »

Il était déjà trop tard pour fuir. Je savais qu’avec mon revolver j’avais peu de chances de tuer le monstre. Un creux béait dans un roc. J’y poussai Martine de force, me mis devant elle. Avant que l’hydre eût le temps de projeter son dard, je tirai cinq balles: elles durent porter, car, avec un sifflement, la bête ondula et fit un écart. Il me restait trois balles et mon couteau, un long couteau suédois que je conservais affilé comme un rasoir. L’hydre se plaça en face de nous ; ses tentacules remuaient comme ceux d’une pieuvre, ses six yeux fixes nous regardaient, glauques et mornes. À une légère contraction du cône central, je sentis que le dard allait partir. J’usai mes trois dernières balles, puis, couteau au poing, fonçai tête baissée entre les tentacules. Parvenu sous le monstre, j’empoignai un des bras et tirai violemment. Malgré l’atroce brûlure à la main, je tins bon. Déséquilibrée, la bête lança son dard qui manqua Martine, et dont le bout corné s’émoussa contre le rocher. L’instant d’après, collé au flanc du monstre, je le lardais de coups de couteau. Puis mes souvenirs sont confus. Je me rappelle ma rage grandissante, des lambeaux de chair ignoble pendant contre mon visage, la sensation de quitter le sol, une chute, un choc. C’est tout.

Je me réveillai sur un lit, chez mon oncle. Massacre et mon frère me soignaient. Mes mains étaient rouges et enflées, et le côté gauche de ma figure me lancinait.